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Pierre Boulez : la synthèse

par Christian Wasselin

Un livre d’entretiens avec Pierre Boulez menés par Michel Archimbaud fait la synthèse de la pensée du musicien. Simultanément paraît la biographie d’un compositeur pudique et discret, qui voulait que sa vie se confonde avec son œuvre : Henri Dutilleux.

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ON NE SAURAIT IMAGINER livre plus dissemblable de la récente biographie d’Henri Dutilleux publiée par Pierre Gervasoni que le recueil d’entretiens avec Pierre Boulez (mort le 5 janvier dernier) que nous offrent les éditions Gallimard dans la collection « Folio/Essais ».

Pierre Boulez a toujours été très discret quant à sa vie privée : il n’est donc ici question que de musique et de choix artistiques. Mais Pierre Boulez s’est aussi toujours abondamment exprimé (il suffit de relire des sommes d’écrits tels que Relevés d’apprenti ou Points de repère) : on trouvera donc ici, au fil de ces deux cents pages, un résumé de sa pensée de musicien, même si on eût aimé que Michel Archimbaud, à plusieurs reprises, creuse la question avec son interlocuteur, voire le pousse dans ses retranchements plutôt que de passer tranquillement d’une question à une autre. A propos des travaux d’étudiants, par exemple : « Il est possible d’intervenir sur la forme mais pas sur le contenu » (p. 100). Mais le contenu d’une œuvre, n’est-ce pas sa forme elle-même ? Ou alors, un peu plus loin (p. 124) : « Dans la musique, il y a un côté matériel et ordonné, mais l’ordre est fait en vue de quelque chose. Si l’ordre n’a pour finalité que lui-même, cela n’a aucun intérêt ». Qu’entend Boulez par là ? Quelle est la vocation de l’art, si ce n’est de vaincre le chaos au profit du cosmos, donc d’un ordre d’où procède une forme ?

Tout commence par le commencement : « Pierre Boulez, où et quand êtes-vous né ? », puis on passe très vite à la formation du musicien. Autant Dutilleux a toujours éprouvé de l’affection pour son maître Henri Busser, autant Boulez est expéditif : « Ce n’est pas auprès des Tony Aubin ou des Henri Busser qu’on pouvait espérer apprendre quelque chose ». Les opinions tranchées sont légion : « Pour moi, le Requiem de Fauré, c’est de la bouillie », ou : « Je trouve que Satie est un talent mineur et inexistant », ou encore : « Le jazz, c’est un peu comme du préfabriqué ». Et on ne parle pas des avis de Boulez sur le GRM, les happenings de Cage ou les interprétations historiques !

L’œuvre d’art, irréductible

Les avis catégoriques de Pierre Boulez s’exercent dans d’autres domaines : à propos de son refus de l’engagement politique et notamment du stalinisme (« Je n’aurais jamais pu avoir affaire avec de pareils truqueurs »), à propos de la censure (« Je n’irai jamais censurer le travail de quelqu’un »), à propos du rock (domaine « où beaucoup d’artistes sont assez conventionnels », mais il emploie le mot artiste). On regrettera son peu d’intérêt pour le cinéma, on notera sa complète insensibilité à la question de la religion, on appréciera son avis sur la psychanalyse : « Ma richesse est précisément de ne pas avoir à expliquer rationnellement les choses », or Freud « n’a jamais réussi à expliquer une œuvre d’art », et de toute manière « appliquer (à une œuvre d’art) les catégories freudiennes serait tout à fait réducteur ».

De même, la manière dont il envisage le rôle des interprètes est très sain. L’interprète doit interpréter, mais le compositeur aurait tort d’écrire pour tel ou tel interprète en particulier : « Si je leur faisais du sur-mesure, ce serait à leur détriment parce qu’ils n’auraient pas à se dépasser. (…) Ce serait les mésestimer que d’écrire pour eux ».

Le mot génération a-t-il un sens ?

Fallait-il ou non être sériel après 1945 ? Boulez a toujours répondu oui, taxant d’« inutiles » ceux qui auraient prétendu échapper à la loi. D’où cette double question, au-delà de l’esthétique elle-même : n’y avait-il pas là un risque d’uniformisation des partitions ? Un fervent boulézien comme Michel Tabachnik, dans un livre récemment paru*, évoque le danger, d’autant que Boulez lui-même s’est toujours affirmé partisan des personnalités qui se distinguent : « Je pense que le XVIIIe siècle fut la dernière époque unifiée car il y avait encore un vocabulaire commun dont certains se servaient avec génie, comme Mozart, et d’autres beaucoup moins génialement, comme Ignace Pleyel ».

Mais alors, et c’est la seconde question : pourquoi Boulez se réclame-t-il toujours d’une génération (la sienne, évidemment), mot qui revient sans cesse, alors que le propre d’un créateur est d’échapper à son temps ? Il parle même de « solidarité de génération », là où il n’attend, dans l’Histoire, que l’avènement de personnalités ! Cette fameuse « génération de 1925 », puisque c’est d’elle qu’il s’agit, englobe, outre Boulez lui-même, « Stockhausen, Berio, Ligeti et Nono ». Xenakis ? Boulez l’évoque avec une certaine distance, comme d’un musicien qui aurait accordé une importance excessive au geste et n’aurait pas vraiment maîtrisé son métier de compositeur. Il en parle, en réalité, comme il parle de Berlioz, qu’il compare évidemment à Wagner, lequel est placé plus haut que tout : « Il a vraiment largué les amarres et ne se souciait plus du passé ». Manifestement, Boulez ignore que dans un opéra aujourd’hui méconnu, Tarare, Salieri, grâce à son librettiste Beaumarchais, avait poussé dans ses limites le système de Gluck et inventé le principe de l’opéra continu. Il n’empêche : « Les Maîtres chanteurs sont une œuvre majeure du XIXe siècle tandis que Falstaff restera une œuvre très secondaire ».

La question de l’épuisement

Boulez est clair mais n’étonne pas. Wagner, avec Wozzeck et Pelléas et Mélisande, reste, à l’Opéra, ce qu’il révère le plus. Il ne faut pas lui parler du Rake’s Progress : Stravinsky, à l’instar de Berlioz, a été selon lui victime du syndrome de l’épuisement créateur, une fois passés les premiers chefs-d’œuvre (Le Sacre du printemps, la Symphonie fantastique). Il aurait été intéressant, là encore, que Michel Archimbaud creuse la question et ose demander à Boulez s’il éprouvait, lui, ce fameux épuisement, qu’on peut d’ailleurs trouver chez d’autres personnalités, certains compositeurs comme Sibelius ayant eu la sagesse de cesser d’écrire trente ans avant de mourir (!) de peur de se répéter.

Pierre Boulez faisait partie des artistes qui croyaient en eux, ce qui est bien évidemment louable, mais aussi de ceux qui ne doutaient pas. C’est en tout cas le sentiment que laissent ces entretiens qui font la synthèse d’une pensée et d’une manière d’envisager la création. Ne prenons pas Boulez, pour autant, pour un simple bâtisseur : l’un des mots qui reviennent le plus souvent sur ses lèvres est le mot paysage, cité dans toutes ses acceptions. L’auteur de Pli selon pli pouvait aussi être un contemplatif.

* Michel Tabachnik, Ma rhapsodie, Buchet-Chastel, 197 p., 18 €.

Pierre Boulez : Entretiens avec Michel Archimbaud, Gallimard, coll. « Folio/Essais », 221 pages, 7,10 €.

A noter : un week-end consacré à Boulez au Théâtre de l’Aquarium de la Cartoucherie de Vincennes, avec la participation de Michel Archimbaud, les samedi 2 avril (à 18h) et dimanche 3 avril (à 11h) ; une séance de lectures de textes par Denis Podalydès et Gabriel Dufay à la BnF (site Mitterrand), le vendredi 8 avil à 18h30.

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