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Critiques / Théâtre

La Pluie de Daniel Keene

par Corinne Denailles

Ô vous frères humains

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« Il fut un temps où les gens me donnaient toutes sortes de choses toutes sortes de gens toutes sortes de choses des miches de pain encore toutes chaudes à la sortie du four des biscuits moelleux saupoudrés de sucre glace des trognons de pomme et des boîtes d’allumettes grillées des fleurs jaunes et des paquets en papier kraft retenus par de la ficelle des couvertures et des tasses et des bouilloires et des souliers d’enfants et des plats ébréchés et des bocaux et des bocaux de cendres et la pluie un jour quelqu’un m’a donné la pluie… »
Ainsi commence le très beau texte de l’Australien Daniel Keene ; un texte de 9 pages sans ponctuation dans lequel une vieille femme raconte comment elle a récolté valises et objets de toutes sortes dont semblaient vouloir se débarrasser des centaines de personnes qui montaient dans des trains au milieu d’un champ. Pensant qu’ils reviendraient chercher leurs biens, Hanna a entassé tant de choses qu’elle a fini par s’installer dans la cour car il n’y avait plus de place dans la maison. Et puis, beaucoup plus tard, elle avait pris l’habitude de vivre là. Elle regardait les biens de ces inconnus qui ne revenaient pas se désintégrer, retourner à la poussière : « La maison appartenait aux affaires qui mouraient dedans ». Il n’y avait plus de trains dans le champ ; on ne voyait que la terre ravinée par les milliers de pas.

Alexandre Haslé dit ce texte rare (spectacle créé en 2001) avec la complicité de quelques marionnettes, figures de la narratrice, vieille femme vêtue de guenilles, mais aussi d’un vieux Juif, d’un violoniste qui extrait de son étui un tout petit violoniste qui tire sur son archet, d’une femme en deuil, et quelques autres, autant de souvenirs fantomatiques, et ce petit garçon qu’on ne verra pas, qui lui avait confié un flacon rempli d’eau de pluie. Sur scène, sur fond de musique yiddish, des valises empilées, une bougie, un petit castelet rouge, un théâtre miniature dans une valise. Les marionnettes font corps avec l’acteur, dans l’esprit de la grande Ilka Schönbein avec laquelle il a travaillé trois ans (entre autres pour l’extraordinaire Métamorphoses), une magicienne qui se confondait avec ses créations. Haslé donne volontairement à voir la technique, dialogue en silence avec les marionnettes, figures à part entière douées d’une telle vie qu’on s’attend à les entendre parler. Ses manipulations, comme sa diction du texte, manquent un peu de fluidité mais il parvient à instaurer une ambiance poétique qui sert fort bien ce texte qui, aux yeux de l’auteur, dépasse la shoah et parle des déplacés et des victimes de la barbarie de tous les temps.
A la fin du spectacle, la drôle de « Mère courage » masquée (Manon Choserot) qui avait accueilli le public avec sa carriole à bras revient pour offrir un vin chaud à chacun dans des gobelets en fer blanc. Jeu de miroirs, son accoutrement renvoie à la marionnette de la narratrice grandeur nature. Une évocation émouvante, une esquisse tracée d’un pinceau délicat sur un texte de peu de mots d’une grande densité. Il faut redire combien la marionnette est un art à part entière d’une richesse infinie.

La Pluie de Daniel Keene, traduction Severine Magois. Pièce pour un comédien et quelques marionnettes d’Alexandre Haslé avec la complicité de Manon Choserot. Au Lucernaire à 19h jusqu’au 26 novembre. Durée : 1h10. 01 45 44 57 34.

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