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Critiques / Opéra & Classique

La Kovantschina de Modest Moussorgski

par Caroline Alexander

Belle réussite musicale au cœur de l’éternelle guerre des fanatismes

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A Anvers le Vlaanderen Opera-Opéra de Flandres (ex-Vlaamse Opera – Opéra flamand) n’a pas choisi la facilité en programmant La Khovantchina, l’opéra fleuve que Modest Moussorgski n’eut pas le temps d’achever et qui aurait dû, avec son Boris Godounov qui voyage sur toutes les scènes du monde, former une trilogie sur l’histoire de la Russie. Le compositeur mort en 1881 à l’âge de 42 ans, n’a jamais pu en entamer le dernier volet.

Quant à La Khovantschina laissée inachevé, elle dut se soumettre longtemps aux arrangements que lui prodigua Rimski-Korsakov, ami fidèle de cœur mais pas tant de musique, jusqu’à ce que Dimitri Chostakovitch en 1959 rétablit une version et une orchestration fidèle à l’original qui est celle depuis lors généralement utilisée.

Musique déchirante, chœurs poignants, arias sombres, récitatifs entrelacés : La Khovantschina déploie une facture musicale somptueuse sur un livret complexe narrant le passage des croyances religieuses d’une Russie à l’autre, celle des Vieux Croyants (les Raskolniki) du tsar Alexis à celle des nouveaux orthodoxes prônés par Pierre le Grand durant les années quatre-vingt du dix-septième siècle. Cela se passa mal, à coup de massacres, de complots et de suicides collectifs. Moussorgski choisit comme titre le nom attribué par le pouvoir des tsars au complot orchestré par Ivan Khovanski chef de la milice des Streltsy, l’armée d’archers créée par Ivan le Terrible. Khovanski trahi est assassiné, la révolte est écrasée dans le sang, les larmes et le feu.

Une tragédie récurrente

Eternelle guerre des fanatismes, d’hier, d’aujourd’hui… La tentation de faire enjamber quelques siècles à cette tragédie, hélas récurrente, est presque incontournable. A Paris, dans une production créée en 2001 et reprise en 2013 ( voir WT 3582), le metteur en scène roumain Andréi Serban, volontiers iconoclaste, avait pourtant opté de rester fidèle à l’imagerie de la Russie d’autrefois. A Anvers, l’anglais David Alden qui sur cette même scène avait signé un mémorable Peter Grimes de Britten (voir WT 2379) a cherché une forme d’intemporalité à ces guerres de religions qui n’en finissent pas d’ensanglanter le monde. D’immenses panneaux arrondis délimitent à nu les espaces. Les aiguilles d’une gigantesque horloge font défiler le temps. Les ombres des personnages projetés sur les parois forment une sorte de ballet macabre.

Références hétéroclites

Dans la première partie du spectacle le parti-pris fonctionne sans accrocs, mêlant les mobiliers ou accessoires d’époques diverses, lustre empire, machine à écrire, années 20 ou 30 du XXème siècle, costumes aux références hétéroclites, les Vieux Croyants chapeautés comme des rabbins ou des Mormons, ici et là des dominantes rouges comme le chœur d’enfants, en référence sans doute au temps de la Russie soviétique. Les Streltsy en treillis rouges et noirs ont parfois un petit air de commandos d’opérette. Après l’entracte, le scabreux l’emporte parfois en contradiction avec la musique. Les épouses des Streltsy ont des allures de prostituées et quand leurs hommes titubent ivres morts, elles les accompagnent en copulations rythmées.

Le ballet des esclaves persanes est esquivé : Khovanski, drapé dans les fourrures blanches qui lui valent le surnom de « cygne blanc », le danse tout seul en transes et en violant l’une de ses servantes. Provocation ? Il y a longtemps que la sexualité partout étalée a baissé les armes de la fanfaronnade. C’est laid tout simplement. La fin heureusement retrouve la dignité du désespoir : en noir et blanc, les flammes du bûcher où s’immolent les Vieux Croyants retombent en cendres grises comme leur foi.

Des voix aux saveurs de steppes

Les voix ont des accents de l’est, des saveurs de steppes. Belle distribution dominée par la basse croate Ante Jerkunica, voix dense et jeu délié, qui fait d’Ivan Khovanski un Boyard cynique, jouant de ses graves comme de sa virilité chaloupante. En Schaklovity pervers, Oleg Bryjak, baryton russe au timbre rond, puissant, impressionne tandis que le Dosifei de la basse russe Alexey Antonov ne trouve pas tout de suite les rayonnements de sa piété, son timbre un rien terne prend peu à peu de l’ampleur pour au final s’affirmer dans l’émotion. Julia Gertsteva, mezzo ardente campe une Marfa en délicatesse vibrante, au jeu toujours juste et mesuré. Vsevolod Grivnov en Golitsyn, Maxim Aksenov, le lumineux ténor Michael Scott, seul anglo-américain, Liene Kinca, Aylin Sezer complètent avec justesse la panoplie des protagonistes solistes de ce chef d’œuvre complexe où le peuple, c’est-à-dire le chœur, occupe une place essentielle. Celui de l’Opéra de Flandres, adultes et enfants se sont magnifiquement investis. Précis et lyriques à la fois ils font écho à l’orchestre symphonique maison dont Dmitri Jurowski, petit-fils, fils et frère de brillants hommes de musique, tire des résonnances qui vrillent l’âme. Cuivres embrasés, cordes chantantes, bois éloquents. Musicalement, une superbe réussite.

La Khovantschina de Modest Moussorgski (version et orchestration de D. Chostakovitch), orchestre symphonique de l’Opera Vlaanderen, direction Dmitri Jurowski, chœurs et chœurs des enfants de l’Opera Vlaanderen, maître des chœurs Jan Schweiger, mise en scène David Alden, décors Paul Steinberg, costumes Constance Hoffman, lumières Adam Silverman. Avec Ante Jerkunica (en alternance avec Gleb Nicolsky), Maxim Aksenov (et Dmitry Golovnin) Vsevolod Grivnov, Oleg Bryjak, Alexey Antonov (et Alexey Tikhomirov), Julia Gertseva (et Elena Manistina), Liene Kinca, Aylin Sezer, Michael J. Scott, Adam Smith, Vesselin Ivanov, Christian Lujan, Patrick Cromheecke, Thomas Mürk.

Opera Vlaanderen
Anvers : les 31 octobre, 4, 5, 7, 8 novembre à 19h, le 2 novembre à 15h
Gand : les 26, 28, 29 novembre et 2 décembre à 19h, le 30 novembre à 15h.

+32 (0) 70 22 02 02

Photos : Annemie Augustijn

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