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Critiques / Théâtre

La Dernière bande et Solo

par Caroline Alexander

Beckett en version bilingue

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Samuel Beckett a vécu tellement longtemps à Paris, a tellement écrit en français, qu’on a tendance à oublier qu’il était irlandais et que sa langue maternelle fut l’anglais. Stuart Seide, directeur du Théâtre du Nord à Lille, Américain vivant en France depuis quelques longues décennies, parlant français comme vous et moi (avec un petit voile d’accent) a eu l’idée de remonter aux sources de son métier d’acteur et du parler de son enfance. Il est vrai que Beckett, il connaît et que le personnage de Krapp, le soliloqueur de La Dernière Bande lui colle à la peau depuis plus de vingt ans. Il est encore loin d’en avoir l’âge mais par deux fois déjà il s’est glissé dans ses hardes de vieillard solitaire et radoteur. Metteur en scène habitué à se trouver côté salle et côté coulisses, il a confié à un autre metteur en scène, Alain Milianti le soin de le diriger dans ce troisième rendez-vous de fin de vie distillé en mots et en silences par le prix Nobel de Littérature, entré en célébrité universelle avec sa première pièce rédigée en direct en français En attendant Godot.

Du néant mental à la mort physique

A la Dernière Bande (1958/1959) les deux hommes ont rajouté Solo, monologue moins connu tiré de Catastrophes et autres dramaticules, suite de pièces radiophoniques écrites entre 1979 et 1986. Stuart Seide, finement dirigé, passe de l’un à l’autre comme s’il franchissait l’ultime étape qui mène du néant mental à la mort physique.
La poésie déglinguée du décor de Macha Makeïeff, celle qui loge et habille les hurluberlus de la famille Deschiens, donne le ton. Krapp, écrivain raté, clochard céleste, revenu de tout et surtout de lui-même, crèche dans une sorte d’entrepôt, un dock ou un coin de gare routière. Sur le chariot de déménagement qui lui sert de logis s’empile un bric à brac de chaises et tabourets en formica, où trône, présence quasi humaine, le magnétophone, dévideur des bandes enregistrées des souvenirs de sa vie. Il en a mis en boîte chaque pan et les réécoute goguenard, surpris - « comment ai-je pu, il y a 39 ans, être aussi con ??? » -, entre deux bananes avalées goulûment et quelques rasades d’un vin que l’on devine caché sous les décombres ou les palettes de foin. La musique de Jefferson Lembeye fait figure de bande-son, aux grouillements obsédants de machineries et d’orages. Le Krapp de Stuart Seide, avec ses doigts légèrement parkinsoniens, ses regards ronds et ses soupirs d’enfant semble tombé de la lune. Un Pierrot qui trotte à petits pas vers le dernier acte de sa comédie.

Une sorte de cri ultime morcelé d’éclats

Avant de passer en « Solo », à la toute dernière scène de cet acte-là, vieilli encore de quelques cheveux plus blancs, en chaussettes blanches sous une large chemise de nuit blanche boutonnée dans le dos comme les chemises que l’on porte à l’hôpital lors d’une intervention chirurgicale. Et ce n’est plus un soliloque qu’il se tient à lui-même mais une sorte de cri ultime morcelé d’éclats. Il revoit par flashes des fragments du film de son existence, des fantômes, des sensations oubliées, des nuits d’hier pour cette nuit qui restera sans lendemain. Devant un rideau de scène éclaboussé de rouge et de blanc, de sang et de sperme, Stuart Seide prend sur lui les dernières errances de cet homme qui part sans pleurs et sans regret.

Un magma de sonorités

En français, langue rugueuse et mots roulant comme des pierres, sa performance apparaît presque classique. En anglais c’est tout un autre monde qui se révèle, dans les mêmes costumes, le même décor, racontant la même histoire, mais cette fois il y a chez Seide une sorte d’aisance spontanée à dévider un texte où tout est plus ramassé, plus juteux, formant une sorte de magma de sonorités qui coulent comme des évidences. A l’entendre jouer Beckett en anglais, on saisit au vol les dérives infimes mais inévitables de toute traduction. Un jeu de piste passionnant.

La Dernière Bande et Solo de Samuel Beckett, mise en scène d’Alain Milianti, décor Macha Makeïff, scénographie Cécile Degos, costumes Patrice Cauchetier, lumières Joël Hourbeigt, musique Jefferson Lembeye. Avec Start Seide. Théâtre du Nord à Lille jusqu’au 18 mars - en tournée au Volcan, scène nationale du Havre, du 6 au 15 avril.

Crédit photos : Pidz

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