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Critiques / Opéra & Classique

LA CHAUVE-SOURIS de Johann Strauss

par Caroline Alexander

Quand les ailes de la chauve-souris sont saupoudrées de poil à gratter, les rires prennent rendez-vous…

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Adèle, employée de maison repasse le linge de sa maîtresse en regardant sur écran plat la retransmission en direct depuis l’Opéra Comique de La Chauve-Souris de Johann Strauss. Gros plan sur Marc Minkowski dans la fosse, travelling sur les musiciens, générique… L’opérette créée à Vienne en1874 sur un livret inspiré d’une pièce de Meilhac et Halevy, se passe de nos jours dans la nouvelle version française que lui a concoctée Pascal-Paul Harang en vers de mirliton et saillies verbales drolatiques. Ici et maintenant, hic et nunc, comme c’était de tradition naguère où ce qui se passait sur scène faisait écho en satire vaudevillesque à ce qui se passait dans la vie…

Ivan Alexandre auteur de la transposition et de la mise en scène a voulu donner du grain contemporain aux loufoqueries valsées du siècle de Strauss. Journaliste, homme de musique, ses incursions dans la mise en scène d’opéras nous avait déjà séduits à Toulouse avec un inoubliable Hippolyte et Aricie (voir WT1824du 9 mars 2009). Mais alors que pour Rameau il nous emmenait dans une ballade stylisée conforme aux rites et couleurs de son siècle d’origine, avec Strauss, il s’amuse à pratiquer le grand écart en folies débridées : un puzzle d’idées et de trouvailles dont toutes les pièces finissent par s’emboîter et former un tableau cubiste de gags articulés sur ces musiques à fredonner et à danser, depuis longtemps gravées dans nos mémoires.

Son premier décantage nait donc du texte. Cette Chauve-Souris a laissé sa langue maternelle, l’allemand, en coulisses et se délecte dans nos parlers hexagonaux, entre Offenbach, cabaret ciblé « people »et les textos des smartphones. « Merci pour ce moment ! » déclenche évidemment l’hilarité et les « allô, non mais, quoi » tendent les oreilles de nos ados. Ivan Alexandre y ajoute son grain de sel par un dialogue en italien entre le faux marquis et le faux Cavaliere au cours du bal chez le prince Orlofsky.
Deuxième étape du rajeunissement, les lieux, les habits, les habitudes… Le salon petit bourgeois au premier acte avec vue sur les machines à laver et lave-vaisselles de la cuisine cède ses panneaux d’ocre cuivré au salon de chasse d’Orlofsky avec ses lustres et ses bars à boire, puis se transforme au final en vestibule d’accès de la prison équipé comme il se doit de caméras de surveillance et d’ouvre-porte électrique.
Costumes en joyeux méli-mélo de styles, tutus des petits rats, anoraks, bottes fourrées, smokings, uniformes, robes de grand soir et robes de chambre… Et, pour relier le tout en temps de saison, des sapins de Noël de tailles diverses s’incrustent à chaque changement de lieu. Pour corser l’ensemble et ne lui accorder qu’un seul entracte, une panne d’électricité est inventée au cours du bal, ce qui entraîne une petite cascade de quiproquos à laquelle participe avec une visible délectation Jérôme Deschamps en personne, s’amusant à contrefaire un directeur balourd adressant ses excuses au public (et au premier ministre Manuel Valls présent à la première du 21 décembre).

Il y avait longtemps que cette Chauve-Souris avait été reléguée dans les greniers des scènes parisiennes. Sa précédente réalisation signée Coline Serreau à l’Opéra National de Paris aurait aujourd’hui quinze ans d’âge. Politique, austère, en règlement de compte avec le fascisme, elle se situe à l’opposé du bonheur de vivre d’Ivan Alexandre, de son imagination en roue libre, son plaisir de parsemer de poils à gratter les ailes de la bête et de les faire voler et papillonner en éclats de rires.

Une distribution d’exception vient en renforcer le bonheur. Le timbre cuivré de Stéphane Degout, sa diction impeccable, son jeu délié font d’Eisenstein, le cocu condamné en goguette, un personnage presque grandiose. Son épouse, la volage Rosalinde a trouvé en Chiara Skerath soprano satinée, la parfaite réplique de la jeune bourgeoise titillée de désirs interdits, Franck Leguérinel compose un directeur de prison vadrouilleur ridicule à souhait, Florian Sempey parfait avocat, le comédien Atmen Kelif désopilant dans le rôle parlé du gardien de prison. Philippe Talbot remplaçant in extremis le ténor Fréderic Antoun souffrant, sa tailla un joli succès auprès de ses camarades comme du public. Kangmin Justin Kim, contre-ténor américano-coréen, transforme le prince Orlofsky en Fregoli clownesque glissant des aigus sopranistes aux graves façon baryton, se prêtant à tous les déguisements, du moussaillon qui surgit du ventre d’un nounours géant à l’époustouflante parodie de Cecilia Bartoli en robe rouge et perruque noire, lançant les trilles vibrantes de l’Agitate da due venti de Vivaldi. Il partage son triomphe avec l’irrésistible Sabine Devieilhe, fine, ravissante, souple comme une liane, la voix divine jusque dans les acrobaties des vocalises, qui fait d’Adèle, la servante, la reine de la fête.

Marc Minkowski, à la tête de ses musiciens du Louvre Grenoble, rayonne en battues cadencées et rêves de valses, portant ses cordes et ses bois, ses bassons, cors et trombones à l’unisson des chants et des paroles échangés sur la scène.

A l’Opéra Comique l’année s’achève sous le signe du plaisir de rire.

La Chauve-Souris, opérette de Johann Strauss, livret de K. Haffner R. Genée d’après Le Réveillon de H. Meilhac et L. Halévy, nouvelle version française de Pascal Paul-Harang, orchestre et chœur les Musiciens du Louvre Grenoble, direction Marc Minkowski, mise en scène Ivan Alexandre, décors Antoine Fontaine, costumes Jean-Daniel Vuillermoz, lumières Hervé Gary, chorégraphie Delphine Beaulieu. Avec Stéphane Degout, Chiara Skerath, Sabine Devieilhe, Philippe Talbot, Florian Sempey, Franck Leguérinel, Kangmin Justin Kim, Christophe Mortagne, Jodie Devos, Atmen Kelif, Jacques Gomez.

Opéra Comique, du 21 décembre 2014 au 1er janvier 2015, à 20h, matinées à 15h, dimanche et jours fériés

0825 01 01 23 – www.opera-comique.com

Photos Pierre Grosbois

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