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Critiques / Théâtre

L’autre monde ou les états et empires de la lune

par Caroline Alexander

Benjamin Lazar, magicien d’une rocambolesque bande dessinée du 17ème siècle

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D’emblée on a envie de dire « courrez-y ! ». Rarement un spectacle d’une telle apparente simplicité a pu exercer un tel pouvoir de fascination. En scène, un seul comédien, deux musiciens, des rideaux noirs, quelques meubles en bois, une escouade de bougies et un texte où l’insolence se dispute la palme avec la plus débridée des imaginations. Il n’en faut pas plus pour se trouver 1h40 durant en état de charme. L’Autre monde ou les états et empires de la lune de Savinien de Cyrano de Bergerac, joué et mis en scène par Benjamin Lazar à la lumière des bougies est un vrai régal.

Ce Benjamin de 30 ans au poil sombre et à l’allure adolescente, est un passionné des spectacles à l’ancienne. Tournant le dos aux techniques comme aux technologies de notre temps, il préfère en remonter le cours et retrouver le suc de ce qu’était le spectacle vivant, parlé ou chanté, d’autrefois. Quand il n’existait pour s’éclairer que le tremblement des flammes et pour se faire entendre l’excellence de la diction ou du chant. Il étudia la déclamation et la gestuelle baroque, pratiques qu’il mit sur le chantier dans des mises en scènes qui secouèrent les habitudes. Son Bourgeois Gentilhomme, « comme à la cour de Louis XIV », où Molière et Lully se retrouvaient à parts égales, rafla toutes sortes de prix (Charles Cros, Diapason d’Or, choc du Monde la musique…), ses récentes réalisations lyriques Il Sant’Alessio de Landi au Théâtre des Champs Elysées ou Cadmus et Hermione de Lully à l’Opéra Comique (voir webthea des 16 mars 2006, 26 novembre 2007 & 25 janvier 2008) firent à chaque fois la conquête du public et de la presse.

Une préciosité qui semble couler de source

On ne connaissait pas encore l’acteur. C’est désormais chose faite. Avec bonheur. Fidèle à sa démarche, il utilise tous les ressorts connus (en tout ou en partie) des traditions du XVIIème siècle, diction limpide où sifflent les « s » des pluriels, où les fins d’infinitifs se roulent avec des « r » redoublés, ou les rois deviennent phonétiquement des « roués »… Cette préciosité pourrait paraître affectée voire lassante, il n’en est rien tant elle semble, dans sa bouche, dans ses gestes et ses poses, couler de source. Car ce diable de jeune homme a plus d’un tour dans son sac à références, il parle, il chante, il danse, chorégraphie ses mains autant que ses jambes, et siffle en accord avec les musiques de Marin Marais, François Dufaut, Dubuisson, Kasperger ou Monsieur de Sainte Colombe dont Florence Bolton et Benjamin Perrot de l’ensemble La Rêveuse font entendre des extraits nostalgiques, sur leurs luths, basse et dessus de viole, théorbe et guitare baroque.

Libre penseur, athée, insoumis génial et visionnaire

La performance se limiterait à un exercice de style s’il n’y avait pour la fouetter le texte de Savien de Cyrano de Bergerac, celui-là même dont la courte et tumultueuse existence servit de modèle au héros au long nez d’Edmond Rostand. Un libre penseur, un athée, un insoumis génial et visionnaire, probablement homosexuel dont les pièces et romans, aussitôt lus ou vus, furent interdits. Comme le grand Léonard de Vinci, il avait imaginé que l’homme un jour volerait puis marcherait sur la lune, qu’il inventerait des livres à écouter, et qu’il pourrait même s’en brancher les pages dans les oreilles… Taquinant la science fiction avant l’heure, il démontre dans le récit de cette folle équipée dans les astres, que non seulement la terre tourne autour du soleil mais que les dogmes religieux endorment la liberté de penser, que les sexes peuvent se confondre et que la contestation et la fantaisie restent les reines incontestées de l’imaginaire.

Eblouissant, drôle, sentimental… tout est dit, suggéré par un seul homme, mince et souple dans son costume noir qui, avec une bougie baladeuse, une chaise, une échelle et un pupitre de bois roux fait défiler dans nos têtes une rocambolesque bande dessinée.

L’autre monde ou les états et empires de la lune de Savien de Cyrano de Bergerac, adaptation, mise en scène et interprétation de Benjamin Lazar. Scénographie et costumes Adeline Caron, lumières Christophe Naillet. Avec l’ensemble La Rêveuse, Florence Bolton, dessus et basse de viole, Benjamin Perrot, théorbe, guitare et luth baroques.
Théâtre de l’Athénée, du 10 au 26 avril 2008, du mercredi au samedi à 20h, les mardi à 19h, matinées les 20 avril à 16h et 26 avril à 15h. – 01 53 05 19 19

Crédit photos : Nathaniel Baruch

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