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Critiques / Théâtre

L’Orchestre en sursis

par Caroline Alexander

Un peu de musique au coeur de la barbarie

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Plus aucun oiseau ne vole au-dessus de Birkenau… Est-ce à cause des cheminées qui n’en finissent pas de cracher les fumées des corps calcinés dans les fours crématoires ? Dans son livre témoignage Sursis pour l’orchestre la pianiste française Fania Fénelon déportée à Auschwitz, pose la question. Miraculeusement sauvée pour avoir pu intégrer un orchestre de femmes chargé de divertir les bourreaux, elle mit trente ans avant de pouvoir enfin dire l’indicible, mettre en mots et en phrases le calvaire qu’elle vécut dans les nuits et brouillards des camps de la mort.

Passeur de destins

On pourrait qualifier de passeur de destins, Pierrette Dupoyet cette singulière comédienne qui est un théâtre à elle seule et qui, depuis trente ans se produit en solo durant le festival d’Avignon - où son public l’attend avec une indéfectible fidélité -. Après Boris Vian, Sarah Bernhardt et Joséphine Baker, elle a eu le cran d’adapter, d’apprivoiser le terrifiant récit de Fania Fénelon et de s’en faire la porte-parole, la porte souffrances et la mémoire. C’est écrit, mis en scène, joué, mais ce n’est pas un spectacle, c’est un acte d’humanité.

Faut-il s’excuser de vivre encore

Il n’y a presque rien sur scène, deux bougies, trois lutrins et leurs partitions, une table, trois petits tréteaux noirs en escalier. Et Pierrette Dupoyet, seule et pourtant multiple, simple et évidente, la voix claire, le corps en intime chorégraphie. Elle est Fania, elle raconte la douceur de la vie en France dans une famille de musiciens, la délation, l’arrestation, Drancy et cette question obsédante : pourquoi ? pourquoi moi dans la tourmente ? pourquoi moi parmi les survivants ? Faut-il s’excuser de vivre encore ?« Le monde existait encore mais nous ne le savions pas »…

Quarante heures dans un wagon à bestiaux plombé… Auschwitz et un prisonnier décharné derrière les fils de fer barbelés qui lui souffle de ne pas se laisser embarquer dans les camions frappés d’une illusoire croix rouge, ce leurre pour masquer la destination immédiate vers les chambres à gaz… L’incompréhension, la découverte, pas à pas, minute par minute d’une réalité qui rampe dans l’horreur. Au-delà de l’imaginable.

Privilégiée parce que musicienne, elle loge désormais dans un hangar très légèrement chauffé, a droit à une paire de chaussures à la taille de ses pieds et un morceau de pain par jour. L’initiative de ce régime de faveur vient d’une autre déportée, Alma Rosé, nièce de Gustave Mahler. Discipline de fer aux ordres des tortionnaires qui aiment tant la musique. Il faut jouer le matin quand la horde des prisonnières part au travail puis le soir quand elles reviennent épuisées. Les musiciennes sont mal vues par les autres. « Ce n’est pas trahir que de refuser de mourir », plaide Fania. 

Le chef du camp adore la 5ème symphonie de Beethoven. Fania assimile les fameuses premières mesures à l’indicatif de radio Londres et transforme le concert en chant de liberté. Himmler, l’inventeur des chambres à gaz, se délecte en écoutant La Jeune Fille et la Mort de Schubert. Mengele poursuit ses expériences génétiques, Mala, l’interprète belge, tente de s’évader, est rattrapée et déchiquetée puis pendue sous les yeux de ses anciennes co-détenues…« Ce ne sont pas des monstres, conclut Fania Fénelon par la bouche de Pierrette Dupoyet, ce sont des êtres humains, et c’est ça qui ne va pas ».

Créé à Avignon durant son festival 2008, l’Orchestre en sursis vient de se poser sur la petite scène de La Vieille Grille, le premier café-théâtre de Paris, né il y a 40 ans dans les murs d’une ancienne épicerie. Il y restera jusqu’au 6 octobre avant d’entreprendre une longue tournée. Ne le manquez pas.

La Vieille Grille , 1, rue du Puits de l’Ermite, Paris 5° - 20h45 –
01 47 07 22 11

Photos : BM Palazon

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