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L’Odyssée du Danube - chapitre 3

par Caroline Alexander

Poète et politique : un débat qui ne se clot pas

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De Vienne à Bucarest, à bord du Théodor Körner, le bateau pour la paix de L’Odyssée du Danube, un Danube parfois large comme un bras de mer, le thème du voyage retenu par son initiateur Richard Martin était donc « Poète et politique ». D’escale en escale, passagers et visiteurs occasionnels ont fait entendre leurs voix. De part et d’autre de l’ex-rideau de fer, les bilans, les désirs divergent. Les interrogations demeurent et les désirs se rejoignent.

A Bratislava – voir webthea du 17 septembre – l’ancien ministre Jean Glavany émet le vœu d’un gouvernement qui prendrait en compte la création artistique comme moteur de l’économie et se demande comment enfin amorcer un dialogue pour y arriver.

L’art et les artistes, mémoire de l’avenir

A Budapest, Tamas Joudan, directeur du Théâtre National, les comédiens Zelki Janos et Gabor Gyorgey et le poète, dramaturge acteur Papp Zoltan ont pris place dans le bar transformé en tribune. Le premier rappelle à quel point l’après 1989 fut crucial dans la réévaluation de la situation des artistes. « Nous avions, rappelle-t-il, à satisfaire un public assoiffé de libre parole ». « Dans ces temps-là, se souvient Gabor Gyorgey, la liberté culturelle était confinée entre les quatre murs d’un appartement… ». La chute du communisme pourtant n’apporta pas l’envol espéré. « Maintenant la liberté est partout mais l’art souvent reste sur le seuil », ajoute-t-il. Le désenchantement s’installa, là-bas, comme à l’ouest. Papp Zoltan remonte aux premiers combats de la révolution de l’écrit quand à la fin du 19ème siècle les écoles furent obligatoires. « Le trésor commun à partager alors était la lecture. Aujourd’hui tout le monde lit… de moins en moins de poésie » Toutes les interrogations remontent en surface : la perte d’impact sur le public de l’œuvre poétique et créatrice, l’indifférence de ce public désormais à la recherche de divertissements sans message, l’obligation pour l’artiste d’innover sans fin, pour étonner, épater. Au détriment du sens. Maurice Vinçon, directeur du Théâtre de Lenche à Marseille plaide pour l’utilisation du passé pour gérer le présent et le futur « Afin que l’art et les artistes soient la mémoire de l’avenir ». Bref le théâtre est en crise, ici et là, partout où la liberté est remontée en surface, alors que dans les régimes totalitaires, clandestin, il reste l’unique lieu d’exorcisme. "Faut-il être étranglé pour s’exprimer ?", se demande avec une pointe d’angoisse Jean-Pierre Cramoisan, peintre, écrivain et animateur à bord des « Marathons de la Poésie »

Armand Gatti le poète aux mots hérissés de colère et d’amour

Armand Gatti

Changement de climat à Belgrade. La Serbie n’est pas encore entrée dans la communauté européenne et le fait sentir. Interdiction à la population de monter à bord du Théodor Körner, considéré comme un état étranger. Comme dans tout système policier, quelques exceptions confirment la règle... Un certain désordre préside à l’organisation du débat qui doit se dérouler dans l’enceinte du théâtre –le « Beogradsko Dramsko Pozoriste » l’un des nombreux théâtres de la ville qui nous a accueilli la veille.- Le lieu, l’heure et l’enjeu du débat ne semblent pas avoir été divulgués avec précision. Deux jeunes journalistes, l’écrivain Sergei Beuk, également professeur de philosophie et de théologie, Jovanna Nlarevic, poétesse du Monténégro, et surtout Vukitza Grujic, enseignante, prof de langues vivantes, ayant passé quelques unes de ses jeunes années à Paris, donc parfaitement bilingue qui s’improvisa l’indispensable interprète des propos échangés.

S’oxygéner le cerveau

Côté France, si l’on ose dire, le toujours rebelle Armand Gatti, l’homme qui dénonce les tyrannies et les guerres, le poète aux mots hérissés de colère et d’amour, préside à 80 printemps les polémiques qu’il fait fuser comme des feux de bengale. A ses côtés Jean-Marc Coppola, président du Comité Régional de Tourisme de la région PACA calme le jeu en homme à la fois engagé et pondéré. Pour lui la politique n’est pas un métier. « Je ne suis pas un homme politique, dit-il, en guise de présentation, je suis un citoyen élu engagé en politique. Les injustices, les inégalités m’obsèdent. Je rêve d’une société basée sur la fraternité. C’est pourquoi je participe à l’Odyssée du Danube. Pour m’oxygéner le cerveau ».

En roue libre Gatti sort tous les diables qui l’obsèdent de son chapeau de tribun libertaire ; stigmatisant l’argent comme malheur du monde et le progrès comme un mythe qui nous enferme « dans ce monstre appelé démocratie ». Une démocratie qui serait un trompe l’oeil dont les choix sont basés sur l’ignorance et le conditionnement médiatique … « La fraternité n’existe pas, clame-t-il, on peut tout au plus la revendiquer ! ». Yves Chaury qui fait le voyage en tant que touriste concerné s’insurge et rappelle, à titre d’exemple, qu’au temps de la chasse aux juifs à Marseille, dans les années 40, quand la milice vint arrêter la famille Vidal-Naquet, la femme de ménage déclara que le bébé du couple était le sien. Et lui sauva la vie… « Comment nier que c’était un acte d’authentique fraternité ! »

Dans toute dictature l’individualisme est un acte politique

La discussion tourne un moment au tohu bohu que les invités serbes ont du mal à suivre. Beuk tente de reprendre le fil du vrai sujet : : « Il faut croire les poètes car contrairement aux politiques ils font ce qu’ils disent. Les politiques cherchent à créer la société sur la base de concepts et de règles. Les poètes, les artistes cherchent d’abord en eux mêmes et tentent de recréer la société à partir de leurs rêves. Leur commun est la création. A partir de ces deux réalités divergentes, un dialogue est-il possible ? ». La jeune Jovanika dit la nécessité du poète, de l’écrivain d’être cosmopolite "Même si le dialogue avec le politique peut s’avérer tragique pour le poète ou l’artiste, il me semble indispensable. Lui seul remet à l’ordre du jour les libertés fondamentales et les droits de l’homme" Le poète hongrois Matyas Dunajesik, passager actif de l’Odyssée, sait d’expérience que seul le langage du poète peut s’opposer aux totalitarismes. « Le poète se doit d’être individualiste. Dans toute dictature l’individualisme devient un acte politique ».

J’attends le poète qui mettra des odeurs aux voyelles

Les uns réfutent toute certitude, d’autres avancent que l’absence de certitudes empêche d’espérer. On revendique les héritages « Si tu tires un coup de fusil sur ton passé, l’avenir te répondra par un coup de canon ! ». On rêve, on plane. Liberté et utopie. « La première liberté est de se taire ou de parler » dit Coppola. qui ajoute « Une société sans utopie est une société inhumaine ».
« Poète au secours ! », invoque, au final, Richard Martin : «  J’attends toujours celui qui mettra des odeurs aux voyelles ! »….

Ces soir-là, le Danube, large comme un ventre maternel, charrient des songes d’universalité. Ses saltimbanques sont réalistes. Ils demandent l’impossible.

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