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L’Odyssée du Danube - Chapitre 4

par Caroline Alexander

Le bateau pour la paix poursuit son périple et retrouve son port d’attache

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A Belgrade, l’absence de la Serbie au cœur de l’Union Européenne se révélait de façon tangible. A bord du Théodor Körner, quelques passagers distraits croyant pouvoir naviguer avec une simple pièce d’identité, durent quitter le navire dès Budapest, faute de passeport en bonne et due forme. Ils ne pourront rejoindre le vaisseau qu’en Roumanie.

Belgrade, un accueil de bonne volonté sans beaucoup d’échos

Les secousses de la guerre ont laissé leurs empreintes sur la ville, immeubles éventrés, saleté, pollution, pauvreté. Mais dans les rues piétonnes chic du centre ville les grandes marques occidentales fleurissent, les incontournables MacDo, côtoient les Benetton, Zara, Lacoste et Cie qui s’incrustent au-dessus des vitrines entre les stands de souvenirs, cartes, dentelles et autres babioles de terroir. L’accueil est de bonne volonté mais désordre, les informations sur la venue du « bateau pour la paix » ne semblent pas avoir trouvé beaucoup d’échos. Dans le théâtre qui reçoit les artistes cosmopolites du voyage, les spectateurs du cru ne forment pas le gros du peloton, mais ceux qui ont fait le déplacement expriment bruyamment leur enthousiasme pour un petit ballet de danseurs serbes chorégraphiés par Marie-Claude Pietragalla et surtout pour « La mémoire et la mer », deuxième édition, revue, resserrée, magnifique de cohérence avec les plaintes rageuses de Didier Lockwood, le timbre chaud de Caroline Casadesus et la présence en flammes de Richard Martin… Quelques heures avant le départ, l’ambassade de France ouvrait les portes de son palais de marbre de pur Art Nouveau aux saltimbanques de l’Odyssée pour un pot qui sert à la fois de bienvenue et d’adieu.

A bord, que « la poésie fleurisse comme fleurit le jasmin »…

« Voix de Femmes » : la nuit sera longue entre Serbie et Roumanie, longue – 14 h de doux tangage fluvial – mais habitée… Hommage est rendu aux poètes maghrébins qui ont osé chanté la liberté et les femmes de leur pays, poètes exilés du dedans comme du dehors, assassinés parfois : Kateb Yacine, Tahar Djaout, Matoub Lounes… « Nous entrons dans la nuit sur un tapis de rêves ». Le dramaturge Omar Fetmouche, le metteur en scène Djamel Abdelli, Ibtissen Hadj Harou, comédienne d’Algérie, la marocaine Bouchra Hraich, actrice et poète, le chanteur Salah Gaoua, et la chanteuse Touria Hadraoui ressuscitent ensemble les mots blessés et les mots d’espoir pour qu’enfin « la poésie fleurisse à nouveau, comme fleurit le jasmin »… Nucu Draghia et sa flûte de pan improvise des voltiges pour accompagner Maïa Morgenstern disant, mimant des poèmes de sa Roumanie…

A Turnu Severin en terre roumaine, des œillets, du pain et du sel…

Réveil ébloui en terre roumaine : le soleil dégouline d’un ciel presque sans nuages… A Turnu Severin, petit port, ancré sur un bras du fleuve presque aussi large qu’un bras de mer, le retard pris par un nouveau problème d’écluse n’a pas découragé les hôtes qui nous attendent.

Débarqués sur un port voisin, nous filons à toute allure en bus sur Turnu Severin escortés par la gendarmerie…

La réception est faste devant le théâtre de la ville, des oeillets, du pain et du sel en guise de bienvenue avec fanfare et danses folkloriques en costumes traditionnels, le déjeuner prévu est servi en guise de goûter…Virgil Ogasanu, grande vedette des planches et des écrans de Roumanie, membre engagé des Odyssées depuis la première heure et le premier voyage de 2001 qu’il parraina et lança sur les flots – voir webthea du 15 juin 2007 – reçoit ses invités bras ouverts et cœur aux lèvres. Le soir même il crée « Jonas » monologue de Marin Soresco sur le sort de l’homme enfermé dans le ventre de la baleine, métaphore de l’humanité enfermée dans son destin, dans un décor tapissé d’étoffes molles et de bouts de rideaux s’ouvrant sur d’improbables déchirures. Seul en scène, magnifique de vivacité et d’humanité il campe un personnage quasi « pagnolesque », où, à la façon d’un Raimu du Danube, il passe du rire au cri pour dire la totale solitude de l’homme. Il est somptueux dans ce théâtre aux fauteuils élimés où tout désigne le manque de moyens matériels et suinte l’abondance de l’imagination.

Un peu plus tôt dans l’après-midi, Ileana Wisket, jolie brunette, écrivain, poète, traductrice et prof de français s’était faite prof de mémoire collective en entraînant ses élèves dans un spectacle/panorama des grandes dates de l’Histoire, nos histoires et leurs histoires depuis le 1er septembre 1939 quand Hitler envahissait la Pologne jusqu’à la chute du mur de Berlin et de Ceausescu… L’escale s’achève aux petites heures en fête absolue, ripailles de musiques, de danses et de plaisir d’être ensemble.

Les cieux jaloux de Cetate, port culturel de Roumanie

Tant d’exubérance a dû rendre jaloux les cieux qui se vengent en bourrasques, vents fous et rafales de pluie. L’arrivée au petit port de Cetate se fait pratiquement à l’aveugle. On n’y voit rien mais on entend les cuivres de la fanfare tzigane percer le tumulte de la météo… Un hangar aux murs blanchis, longues tablées et victuailles dignes d’un tableau de Breughel engloutit les voyageurs détrempés… Miches de pain rondes et chaudes comme des fesses de bébé mulâtre, caviars d’aubergines, haricots blancs, salades irisées, délices de cuisine familiale du pays, cochons de lait et chevreaux grillés à la manivelle au barbecue, vins maison et gnôle du même acabit.

A la fanfare qui continue de faire vibrer ses cuivres sont venus s’ajouter un formidable violoniste, un accordéoniste virtuose et un bout de femme aux cheveux de jais et au sourire édenté qui chante les complaintes tziganes d’une voix brûlante. Un petit bonhomme ridé et à casquette trompette, chante et mime des rengaines apparemment coquines…

Mircea Dinescu, personnalité de pointe du paysage politico-culturel

L’homme qui invite à ces fastes champêtres s’appelle Mircea Dinescu, personnalité de pointe dans le paysage politico culturel de Roumanie. Ce fils d’ouvrier devenu journaliste, écrivain et poète fut censuré sous la dictature de Ceausescu. Une interview accordée au journal Libération lui valut la perte de son emploi et l’assignation à résidence. A partir de 1990, il devient l’un des phares de la vie intellectuelle et sociale de son pays. Présentateur de télévision, homme de média, écrivain primé et couronné de prix prestigieux. Et… producteur de vin. En 1997, il rachetait le petit port de Cetate, autrefois port ouvert au commerce de grains, fermé depuis 1945, transformé en axe de contrôle politique entre Serbie et Bulgarie sous le régime communiste, tombé enfin en désuétude après son l’abolition de celui-ci… Mircea Dinescu le métamorphosa en centre ouvert à la culture, y créa une fondation pour peintres, sculpteurs, céramistes, musiciens, poètes, avec, résidence, lieux de travail appropriés et galeries d’exposition… Un endroit unique où paysans, tziganes et artistes se côtoient et mangent à la même table…

Il aura fallu attendre les première lumières du matin pour déchiffrer enfin cet écriteau un brin surréaliste de « Port Culturel », arpenter la route qui mène au village, visiter la maison du maître de céans et ses espaces réservés aux créateurs, son four à céramique, sa galerie d’exposition.

A Svychtov en Bulgarie, l’Odyssée attendue comme un petit messie

13 septembre : avant de s’amarrer à Giurgiu, aux portes de Bucarest, point final de l’équipée, un crochet largue le Théodor Körner à Svychtov en Bulgarie. Partenaire récente de l’Union Européenne, la bourgade n’a pas encore pris les couleurs et les tics de l’ouest. Tout y est pur bulgare, de la chorale féminine venue à bord saluer les passagers jusqu’au yaourt dont il semble ignorer la réputation. Pas de MacDo ni de vitrines multinationales mais des échoppes et des boutiques se hissant vers les produits à la mode de prêt-à-porter avec une sorte fierté naïve et des prix qui, apparemment n’ont pas encore fait le saut de l’ange… Le maire et ses adjoints ont embarqué pour leur salut de bienvenue, un représentant du ministère de la culture remet à Richard Martin, tout éberlué, un diplôme d’honneur, des cadeaux sont distribués, l’apéritif est généreux, le déjeuner pris en commun jovial.

Au-dessus du port, la ville s’accroche à flanc de butte, deux cents marches et quinze minutes de balade à travers bois pour y accéder. Les saltimbanques de l’Odyssée sont partis à la rencontre des habitants. Dans les jardins, sur les places, Ramon Solano et Montserrat Diaz, nos mimes mexicains invitent le public à participer à leur art de la rue. Montserrat en poupée de nacre, jupe de dentelles bouillonnante et petit bibi vissé sur la tête, joue les statues

articulées tandis que Ramon enfourche ses motos imaginaires devant un parterre d’enfants hilares et d’adultes attendris. Aurélia Boireaux, l’une des intrépides organisatrices de l’Odyssée, a chaussé des échasses sous une ample jupe d’organdi et course les mômes comblés de plaisir… Un peu plus tard, dans la soirée, au creux de l’amphithéâtre de la ville, l’Orchestre International donne son avant dernier concert avant Bucarest et triomphe…

Difficile dans la nuit de retrouver la route du bateau et impossible de demander son chemin aux passants qui ne parlent que bulgare. Les mots port, bateau, déclinés en français, anglais, allemand ne trouvent aucun écho. Puis brusquement les syllabes « O-dy- ssée-o » agissent comme un sésame…On vous serra la main, on vous raccompagne jusqu’à la passerelle. A Svychtov, le bateau pour la paix était attendu comme une sorte de petit messie.

Quand la fraternité peut se toucher à fleur de peau

A Bucarest, la grand’ville, a trop à faire avec elle-même pour servir de miroir panoramique aux aventuriers de l’Odyssée, mais les rendez-vous ultimes sont tenus au Théâtre Notara.

L’expédition du « Bateau pour la paix » a rejoint sont premier port d’attache, cette Roumanie qui dès 2001 a servi de passerelle à l’incroyable initiative de l’IITM-Institut International de Théâtre Méditerranéen, et de Richard Martin, le trublion inspiré du Théâtre Toursky de Marseille – voir webthea du 15 juin 2007 -. Le bateau de guerre s’est transformé en vaisseau fluvial mais continue de faire la guerre à la guerre. De Vienne à Bucarest, la traversée fut riche en événements, rencontres, émotions. Des enfants de tous les pays traversés se sont initiés à l’écriture et à la musique grâce au programme « L’Arrivée de l’Autre « animé par Delphine Salvi, les « Marathons de la Poésie » de Jean-Pierre Cramoisan ont fait entendre des textes qui remuent les coeurs et les consciences, les débats « Poète et Politique » ont posé quelques questions fondamentales sur le rapport du pouvoir et de la création…Marie-Claude Pietragalla, Didier Lockwood, Armand Gatti, Wladyslaw Znorko, Jean Glavany, Maïa Morgenstern, Virgil Ogasanu, entre autres, artistes et politiques ont partagé un temps l’épopée. La fraternité pouvait se toucher à fleur de peau…

Parmi les salariés et retraités du CCAS, le comité d’entreprise d’EDF/GDF qui se sont embarqués avec les saltimbanques, certains disent qu’ils se sont ouverts à des horizons jusqu’alors insoupçonnés. A 75 ans, Yvan confie « Je ne pensais pas qu’à mon âge tant de bonheur pourrait encore m’être donné ».

D’ores et déjà, il attend l’édition 2009.

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