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Critiques / Théâtre

L’Enfant Rêve

par Caroline Alexander

La très singulière hantise de survivre

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Il est des sentiments en forme de point d’interrogation qui se logent dans les mémoires et qui n’en sortent plus. Survivre à un génocide fait partie de ces questions qui restent à jamais sans réponse. Pourquoi moi ? Pourquoi pas moi ? Hanokh Levin, né en 1943 dans une partie de cette Palestine sous mandat britannique qui allait devenir l’Etat d’Israë,l n’a connu de la Shoah que ce que les adultes rescapés ont pu lui en raconter. Cette singulière hantise de survivre, ce questionnement sans fin imprégnera toute la vie, toute l’œuvre de cet écrivain majeur de la littérature israélienne, mort en 1999 à l’âge de 56 ans après avoir écrit et publié des romans, des poèmes et surtout une cinquantaine de pièces de théâtre. Militant pacifiste, convaincu de l’absurdité de la guerre, de toutes les guerres, fustigeant le goût du pouvoir, l’appétit de conquête, dénonçant les absurdités et les atrocités qui en découlent, il n’aura de cesse de les démasquer. En plongeant au besoin dans les grands mythes bibliques ou tragiques pour leur insuffler son humour noir, ses ricanements, sa veine satirique.

Prérogatives criminelles

L’Enfant Rêve récemment présenté par le Théâtre National de Strasbourg au Théâtre de la Colline, illustre un large pan de ses obsessions : un enfant bercé dans les bras de sa mère, un tableau idéal de la vie de famille autour du fils qui sommeille dans des songes que la réalité, au réveil, va transformer en cauchemar. C’était le temps où des inconnus bottés et armés faisaient irruption sans sommation dans la paix des logis, tuaient sur place ou déportaient, massacraient les innocents, violaient les femmes, torturaient, humiliaient, rabaissaient l’homme au rang de bête et jouissaient de leurs prérogatives criminelles comme d’un orgasme. Un temps qui n’est pas révolu, qui se répète, ici, ailleurs... Chez Levin, ce temps passe à la moulinette de son humour. Humour juif, humour noir, humour pour rire très vite de peur d’en pleurer.

Coupable d’exister

Stéphane Braunschweig n’est certes pas l’homme de cet humour-là, ravagé, ravageur, mais il est un visionnaire, un virtuose de l’espace. Les scènes de son Enfant Rêve, tournent sur un carrousel infernal, les personnages (il y en a plus de quarante) passent d’un interprète à l’autre sur les onze comédiens de la distribution, tantôt bourreaux, tantôt victimes, ici clown dérisoire, là barbare à froid, des hommes, des femmes, des passagers, des jaloux, des malins, des naïfs, des rebelles... Hormis Jean-Pierre Bagot, la plupart des comédiens sont issus de l’Ecole du Théâtre National de Strasbourg. Des fruits parfois trop verts pour le jeu de Fregoli macabre auquel ils sont confrontés. Mais ils compensent par le rythme et la sincérité. Et réussissent à faire entendre le cri de cet homme qui s’est senti coupable d’exister.

L’Enfant Rêve, de Hanokh Levin, traduction de l’hébreu de Laurence Sendrowicz, mise en scène et scénographie Stéphane Braunschweig, avec Sharif Andoura, Jean-Pierre Bagot, Cécile Coustillac, Gilles David, Denis Eyriey, Antoine Mathieu, Thierry Paret, Hélène Schwaller, Stéphane Szestak, Anne-Laure Tondu, Jean-Baptiste Verquin. Paris : Théâtre National de la Colline, jusqu’au 20 mai - 01 44 62 52 52. Mulhouse : La Filature, du 31 mai au 2 juin

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