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Critiques / Théâtre

L’Augmentation

par Jacky Viallon

Partition sur l’irrésistible ascension de l’absurde

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En montant L’Augmentation de Georges Perec, Jacques Nichet, metteur en scène et directeur du Théâtre National de Toulouse, a sans doute choisi l’option de l’urgence. Belle abondance d’images, de mots et de musicalité, comme si quelque part les personnages étaient contraints, à la manière de Shéhérazade, de sauver leur peau par la profusion du langage. Jacques Nichet s’est ainsi situé dans le sillage de la mentalité de Perec qui avait conscience d’exister par l’abondance des mots. Effet de restitution, de sauvegarde, auquel il est inconsciemment acculé à cause d’une famille destituée : un père polonais, tué à la guerre, et une mère disparue à Auschwitz. Nichet a transcendé la volonté redondante du texte en y apportant un soutien chanté et musical qui surmultiplie cette vélocité interne. Il traite la pièce comme une partition musicale en nous offrant les accidents et les bonheurs de l’orchestration.

Un formidable appétit de vivre

Les comédiens (chanteurs et musiciens) jonglent avec le leitmotiv de la pièce et le nuancent agréablement. Bien au-delà de cette "demande d’augmentation" on nous expose un formidable appétit de vivre. Les acteurs s’illuminent, brillent, nous fascinent et nous emportent avec leurs délires. On en oublierait presque le propos régulièrement rappelé. Tandis que le personnage principal se débat pour avancer dans sa quête, les autres protagonistes évoluent joyeusement comme dans une cage à hamster. Tout ce petit monde pédale de bonheur, s’éclate de joie, pétille, pendant que notre héros est cerné par la petitesse et la mesquinerie bureaucratique. La fin du spectacle fait penser à l’ouverture d’une bouteille de champagne. Tout jaillit en une myriade de petites bulles et toute l’absurdité de la démarche saute au plafond. La joie monte tel un air d’opéra.

Une leçon de résistance et de vigilance

Cette libération ascensionnelle est d’autant plus spectaculaire que le choix scénographique est contradictoire. On travaille sur l’enfermement : une multitude de cartons, sans doute symbole de l’étouffement administratif, envahit le plateau et prend des proportions gigantesques, pendant que les comédiens font monter la tension. Effet à l’image de la ténacité du personnage qui se débat dans un dédale glauque, mesquin et rétréci. Il faut s’attarder aussi sur le lettrisme qui intervient sur un écran inscrit dans le décor. Il est actif, animé, loin d’être gratuit, il joue sa variation typographique à vue. Il apporte une note d’humour supplémentaire car chacun sait que ce genre d’effet est souvent froid et plaqué. Ici, la salle éclate de rire quand un mot est agacé par une typographie asticoteuse.
Par toutes ses vertus, c’est un spectacle qui redonne le goût d’aller au théâtre. Dans la morosité ambiante, ce spectacle est une respiration, c’est aussi, au-delà de l’humour, une leçon de résistance et de vigilance. C’est manifestement toute la joie de la jeune troupe de l’Atelier Volant. Ce remarquable travail théâtral contient le cri de Georges Perec "qui nous éloigne toujours de l’angoisse grâce à une pirouette".

L’Augmentation, de Georges Perec, mise en scène de Jacques Nichet. Jusqu’au 29 janvier au Théâtre national de Toulouse Midi-Pyrénées. Du 16 au 25 mars, au Théâtre de la Commune d’Aubervilliers. Tél : 05 34 45 05 05.

Photo : Boris Conte

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