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Critiques / Opéra & Classique

L’Amico Fritz de Pietro Mascagni

par Caroline Alexander

Renaissance réussie d’une bluette champêtre somptueusement mise en musique par l’auteur de {Cavalliera Rusticana}

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Les Lorrains Emile Erckman (1822-1899) et Alexandre Chatrian (1826-1890) écrivaient en duo sous l’appellation Erckman-Chatrian et situaient leurs histoires dans les paysages des Vosges et d’Alsace. L’une d’elle, L’Ami Fritz, passée de l’état de nouvelle à celui de pièce de théâtre, séduisit l’Italien Pietro Mascagni (1863-1945) qui décida d’en faire le sujet de son deuxième opéra. Mais comme son tout premier, Cavalliera Rusticana, le propulsa dès sa première audition publique, dans les sommets de la célébrité, il jeta dans l’ombre la quinzaine d’opéras et d’opérettes qui lui succédèrent et lui fit dire « Je fus couronné avant d’être roi ».

Ainsi L’Amico Fritz malgré les chatoiements de sa musique composée quelques mois à peine après le triomphe de Cavalliera, inaugura bien malgré lui le clan des oubliés. Son idylle se déroulant sous le ciel bienveillant de l’Alsace il était logique qu’elle puisse un jour s’y retrouver. Marc Clémeur, directeur de l’Opéra national du Rhin décida donc de lui faire respirer à nouveau l’air de sa soit disant terre natale. Car si son histoire est censée s’y passer, sa musique, sans l’ombre d’un doute, vient en direct de l’Italie de ce temps-là.

Une bluette aux senteurs de vieilles vignes

Une histoire toute simple comme un conte pour tout petits enfants. Dans un village d’Alsace qui pourrait être de n’importe où à la campagne, Fritz Kobus, le nanti au grand cœur est un célibataire qui a fait le pari de le rester toute sa vie. Un brave rabbin joue les marieurs et trouve à chacun sa chacune. Fritz jure qu’on ne l’y prendra pas et le rabbin accepte le pari de le faire changer d’avis. Et le gagne ! Fritz tombera raide d’amour pour Suzel qui au premier regard échangé ne veut plus vivre que pour lui. Une bluette aux senteurs de vieilles vignes goûtant le Gewurztraminer que Mascagni para d’habits de noces somptueux. Sans chercher à épater ou faire du neuf, puisant au contraire dans l’héritage belcantiste de ses ancêtres en musique (Donizetti, Bellini) pour les formules de duos amoureux incandescents (comme celui des cerises) ou de grands airs voltigeurs (O amore, o bella luce…) souvent chantés en récitals. En prime, quelques petites doses d’exotisme : rien de juif malgré le rabbin, mais l’âme d’un violon tzigane pour situer le personnage de Beppe l’enfant venu de nulle part, adopté par le bon Fritz, ou encore la mélodie d’une complainte alsacienne transposée en un superbe solo pour hautbois.

Vincent Boussard metteur en scène familier de la scène strasbourgeoise (il monta avec talent L’Eveil du Printemps de B. Mernier, Louise de M. A. Charpentier, Les Pêcheurs de Perle de G. Bizet, voir WT 1644, 2056, 3749) a manifestement voulu fuir le kitsch d’une imagerie champêtre et lui a substitué les espaces nus des décors de Vincent Lemaire, murs blancs, lisses, avec pour maigres accessoires un coucou suspendu, une table nappée de blanc, deux bancs pour les premier et troisième acte et, pour le deuxième, un bout de muraille surplombant un espace vide où s’ébattent une demi-douzaine de vraies poules rousses. Pour sortir du réalisme vériste il expédie des vidéos reflétant en spectres flous les silhouettes des personnages. Ou ajoute d’inutiles séquences rêvées où le rabbin passe par la fenêtre subitement doté d’ailes, tout comme un Beppo volant qui tombe carrément des cintres.


Les costumes de Christian Lacroix, à l’exception de la servante en costume et coiffe locales, portent sa griffe haute couture, pas paysanne du tout, du costard trois pièces immaculé de Fritz aux robes ravissantes de Suzel.

Des voix superbes

Tous deux les portent bien et surtout les agrémentent de voix superbes. Le ténor roumain Teodor Ilincai au timbre ferme et lumineux pare Fritz Kobus, l’ami généreux qui tombe dans le piège de l’amour-passion, de toutes les nuances de ses balancements, entre affirmations nettes et flottements hésitants. Son jeu un rien pataud sied au personnage qui ne sait plus très bien où il en est face à la Suzel rayonnante de Brigitta Kele soprano originaire de Roumanie elle aussi, tessiture large, colorée de passion, volume et projection à la fois nette et lyrique. Le baryton italien Elya Fabian donne une bonhomie souriante au rabbin David tandis que la mezzo polonaise Anna Radziejewska transforme avec humour Beppe en adolescent plein de malice. Les rôles secondaires (Sévag Tachdjian, Tatiana Anlouf, Mark Van Arsdale) complètent la distribution sans faux pas.

Mais c’est de la fosse que monte la meilleure expression de cette musique italianissime, riche, lyrique, aux carnations multiples : Paolo Carignani la porte avec un enthousiasme qu’il communique à tous les instrumentistes de l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg, du hautbois poignant au violon rêveur, aux bois, à toutes les cordes, aux cuivres jusqu’aux percussions. Bel hommage à un compositeur dont une seule œuvre avait fait oublier la saveur de toutes les autres.

L’Amico Fritz/L’Ami Fritz de Pietro Mascagni, livret de P. Suardon (Nicola Daspuro) d’après le roman et la pièce d’Erckman-Chatrian. Orchestre Philharmonique de Strasbourg, chœur de l’Opéra National du Rhin, direction Paolo Carignani, chef de chœur Sandrine Abello, mise en scène Vincent Boussard, décors Vincent Lemaire, costumes Christian Lacroix, lumières Guido Levi, vidéo Isabel Robson. Avec Teodor Ilincai, Brigitta Kele, Anna Radziejewska, Sévag Tachdjian, Mark Van Arsdale, Tatiana Anlauf.

Opéra National du Rhin, les 24, 28 octobre, 5 & 7 novembre à 20h, le 26 octobre à 15h
+33 (0)825 84 14 84

Mulhouse – La Filature le 21 novembre à 20h, le 23 à 15h
+33 (0)3 89 36 28 28

www.operanationaldurhin.eu

Photos : Alain Kaiser

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