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Jan Karski (Mon nom est une fiction) d’après le roman de Yannick Haenel

par Jean Chollet

L’Histoire tragique revisitée

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Jeune catholique et officier polonais, Jan Karski - de son vrai nom Jan Kozielewski (1914 – 2000)- fut une grande figure de la Résistance de son pays lors de la Seconde Guerre mondiale. En 1942, il fut chargé de mission auprès du gouvernement polonais en exil pour le renseigner sur la situation en Pologne occupée par les nazis et de l’extermination programmée des Juifs sur son sol. Cette mission le conduira successivement en France, en Angleterre puis aux Etats-Unis pour informer les alliés occidentaux de ce qu’il a vu “pour peut-être ébranler la conscience du monde”. C’est ce personnage hors du commun qui a inspiré le livre de Yannick Haenel (Gallimard, Collection L’Infini – 2009) dont les trois chapitres constituent la matière de cette création théâtrale d’Arthur Nauzyciel, transposition plus qu’adaptation, qui restitue la structure même du livre et partiellement les pages du roman avec fidélité. Les rares ajouts relèvent de la parole de Jan Karski.

Le premier chapitre décrit la séquence et l’entretien réalisé par Claude Lanzmann, pour son film Shoah (1985), dans lequel Karski –vivant alors aux Etats-Unis – revient trente-cinq ans plus tard sur ces années noires. A l’avant-scène, devant une caméra symbolique et sous un poster cadré de la statue de la Liberté, Arthur Nauzyciel porte ses mots poignants avec une sobriété narrative adaptée, conclue par une danse de claquettes allusive de la passion portée par le Polonais exilé pour les shows de Broadway.

Le second chapitre se compose d’un résumé du livre de Jan Karski,Story of a Secret State paru en 1944 (en français Mon témoignage devant le monde, réédition 2010, Robert Laffont). Un ouvrage qui contient une description détaillée et accablante de scènes dont il a été témoin, notamment au cours de visites clandestines dans le ghetto de Varsovie. Ce ghetto, dont la matérialisation est évoquée ici par le montage vidéo réalisé par le plasticien polonais Miroslaw Balka, sous la forme d’un gros plan du quartier de Muranów où il fut implanté, et dont il ne reste aujourd’hui que quelques monuments commémoratifs. Des images constamment mobiles ou tremblantes qui accompagnent, de manière obsédante et déstabilisatrice, l’émotion issue des mots racontant l’horreur par la voix off, venue d’un ailleurs hanté par les fantômes de l’Holocauste, de Marthe Keller.

Le troisième chapitre est une fiction imaginée par Haenel. C’est elle qui a suscité la polémique, en particulier dans l’affirmation de l’abandon délibéré des Juifs européens par les Alliés après la rencontre de Karski avec Roosevelt, le 28 juillet 1943. Dans le vide d’une coursive, reconstituée par le scénographe Ricardo Hernandez, de l’Opéra national de Varsovie (Théâtre Wielki), Laurent Poitrenaux (Karski) saisissant d’intensité et de retenue, révèle les sentiments qui pouvaient animer des années plus tard ce témoin de la Shoah. “ Les ténèbres ne pouvaient plus rien contre moi, j’ai recommencé à vivre.”

Conduit avec la rigueur et la cohérence qui sied à la forme et au propos, le spectacle porte des accents bouleversants sans occulter la réflexion et les interrogations du spectateur. Il répond, dans une austérité calculée, au souhait d’Arthur Nauzyciel de nourrir par le théâtre mémoire et transmission, pour lutter contre l’oubli. Objectif atteint avec intelligence et sensibilité.

© C. Raynaud Delage

Jan Karski (Mon nom est une fiction) d’après le roman de Yannick Haenel, adaptation et mise en scène Arthur Nauzyciel, avec Alexandra Gilbert, Arthur Nauzyciel, Laurent Poitrenaux et la voix de Marthe Keller. Vidéo Miroslaw Balka, musique Christian Fennesz, décor Ricardo Hernandez, son Xavier Jacquot, costumes José Lévy, lumière Scott Zielinski. Durée 2 h 40.

En tournée en France du 13 octobre 2011 au 19 février 2012.

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