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Critiques / Opéra & Classique

Iphigénie en Tauride

par Caroline Alexander

Les ravages du temps et de la mémoire

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Tous les bonheurs ont pris rendez-vous de cette nouvelle production du chef d’œuvre de Gluck magistralement soutenu par les Chœurs et Musiciens du Louvre-Grenoble sous la direction d’un Marc Minkowski au sommet de son art. Avec en prime, une distribution à faire pâlir les étoiles. Et une mise en scène qui remet en question toutes les idées reçues et replace l’œuvre dans le temps figé de la mémoire.

Si ce qu’on y entend fait l’unanimité, ce que l’on voit, une fois de plus divise. Quelques huées (mêlées de bravos), accueillent - mais c’est devenu à l’Opéra de Paris, mieux qu’une habitude, un réflexe - la très étrange et très dérangeante réalisation d’un jeune polonais qui s’était fait connaître en France par quelques remarquables réalisations théâtrales : Le Dibbouk de Simon Anski et Kroum d’Hanoch Levin ont déjà propulsé Krzysztof Warlikowski parmi les révélations de ces dernières années. Il fait partie de cette génération qui affectionne la remise à jour des classiques, génération pour laquelle les héros d’antan et les mythes ont gardé un sens « hic et nunc », « ici et maintenant ».

La malédiction d’un destin

Exit les dieux, les figures mythiques, les autels du sacrifice... C’est ainsi qu’il a transposé le chapitre de la tragédie des Atrides qui est au cœur de cette Iphigénie en Tauride dans les greniers de la mémoire d’une femme qui finit ses jours dans l’un de ces mouroirs pudiquement appelés maisons de retraite. Pour en faire une tragédie sur le temps, le vieillissement, les souvenirs qui hantent et qui se déforment, la malédiction d’un destin auquel on n’échappe pas.
Iphigénie, ici, fut sans doute actrice et confond les rôles de sa vie et de ses personnages... Son père Agamemnon avait accepté de la sacrifier pour obtenir des dieux les vents nécessaires à sa flotte pour partir en guerre contre Troie... Infanticide... Mais Diane, compatissante, lui substitua une biche. Réfugiée en Tauride, elle y a vécu recluse, prêtresse condamnée à tuer tout étranger qui aborderait sur sa presqu’île... Infinie tristesse d’avoir subi sans recours des ordres venus d’en haut, d’une Olympe sanguinaire et dictatoriale, où Oreste, le frère perdu et retrouvé, doit sacrifier Pylade, l’ami de cœur, l’ami d’honneur.

Une interprétation d’ores et déjà historique

Jeux de miroirs, de transparences, espaces qui s’échappent, le présent, le passé, le réel et l’imaginé, le conscient et l’inconscient, s’y chevauchent dans les décors coulissants de Malgorzata Szczesniak, où, comme dans un ballet de Pina Bausch le double d’Oreste poignarde dans une danse de mort Clytemnestre, sa mère adultère et meurtrière. L’angoisse est omniprésente, presque moite sur les corps et les esprits. Le parti pris est déroutant, en décalage avec les habitudes, il mécontente quelques-uns, en apprivoise beaucoup d’autres. Car, s’il apporte un éclairage inédit à cette tragédie de tous les temps, jamais il ne la trahit. Le chef d’œuvre de Gluck qui achève sa réforme en rupture avec « l’opera seria » y trouve toutes marques. Minkowski et les siens, dès l’ouverture, en font vibrer les sonorités, Yann Beuron y campe un Pylade solaire en passe de devenir un Pylade référence, le baryton Russel Braun fait d’Oreste un rebelle déchiré par la fatalité, Frank Ferrari pousse ses graves jusqu’à l’extrême pour un Thoas à l’autorité moribonde, la comédienne autrichienne Renate Jett bouleverse dans son incarnation muette d’une Iphigénie vieillie tandis que la véritable Iphigénie a la chance d’emprunter le visage, le corps, la présence flamboyante et la tessiture somptueuse de Susan Graham. Une interprétation d’ores et déjà historique pour un spectacle qu’on n’est pas prêt d’oublier.

Iphigénie en Tauride, de Christoph Willibald Gluck, livret de Nicolas-François Guillard d’après Guymond de la Touche et Euripide, chœurs et musiciens du Louvre-Grenoble, direction Marc Minkowski, mise en scène Krzysztof Warlikowski, décors et costumes Malgorzata Szczesniak, avec Susan Graham, Russel Braun, Yann Beuron, Franck Ferrari Renate Jett, Salomé Haller, six choristes solistes pour les rôles de prêtresses, huit comédiens pour les personnages des pensionnaires de la maison de retraite et pour ceux de la famille d’Iphigénie, sept mimes et danseurs.
Opéra National de Paris, Palais Garnier, les 8, 11, 15, 18, 21, 23, 26,28 juin & 1er juillet, et les 4, 7 & 10 avec Maria Ricarda Wesseling dans le rôle d’Iphigénie - 08 92 89 90 90.

Crédit photos : Eric Mahoudeau / Opéra National de Paris

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