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Critiques / Opéra & Classique

Gershwin, une aventure américaine

par Christian Wasselin

Franck Médioni fait revivre un musicien qui réunit en lui, jusqu’à l’épuisement, toutes les énergies de New York et d’une Amérique impatiente de se trouver un style.

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La vie de Gershwin se confond avec le profil de New York. Une ville où l’on arrive pour conquérir, pour convaincre, pour gagner. Une ville où chacun apporte son écot, où chacun récolte ce que les autres ont semé. Une ville où le destin individuel n’est rien sans le bouillonnement collectif. Ce creuset fertile, la famille de Gershwin, et George en particulier, le fera sien en s’y installant dans la dernière décennie du XIXe siècle et en tâchant d’y prospérer.

La ville, c’est aussi la rue. Là où George aime jouer ou se battre plutôt que d’aller à l’école : « S’il avait eu un peu moins de chance, il serait devenu gangster ». Heureusement, « il y avait toujours de l’argent pour les leçons de piano », raconte madame Gershwin mère. Une mère qui, à la mort prématurée de son fils, se montrera féroce quand il s’agira de déposséder Ira, frère et parolier de George, qui fut le complice de tous ses succès (Ira survivra quarante-six ans à George). Mais les leçons de piano ne sont pas tout, et Franck Médioni nous raconte comment le jeune musicien, jusqu’à la fin de sa vie (il est mort en 1937 à trente-neuf ans, l’âge de Chopin), eut le désir d’avoir un maître, un vrai, qui aurait pu lui apporter les connaissances qui lui manquaient, notamment dans le domaine de l’harmonie. Ravel, Berg (qui préféreront décliner la proposition), mais aussi des personnalités moins connues comme Rubin Goldmark ou Joseph Schillinger, seront approchées dans ce sens.

Un besoin de maîtrise

Mais pourquoi un maître, après tout ? Plus féru en théorie musicale, Gershwin n’aurait peut-être pas été Gershwin. Il se serait cru obligé d’imiter Schoenberg ou Stravinsky ou Ravel, alors qu’il a creusé sa voie et l’a trouvée. Car de La La Lucille (1919) à Porgy and Bess (1935), quel chemin parcouru, mais aussi quelle fidélité ! On trouve tout chez Gershwin, comme on trouve tout à New York : l’improvisation, la candeur, le collage, et pourquoi pas le clinquant, la mélodie qui plaît, le sentimentalisme revendiqué sans complexe, le désir de construire mais aussi le besoin de faire vite.

Gershwin n’a peut-être pas eu de postérité musicale directe, sauf peut-être dans la musique d’un Bernstein, mais il s’est forgé une manière propre et a su transcender le style de la chanson, ou plutôt du song, dans lequel il a très vite brillé. La Rhapsody in blue et An American in Paris, partitions célébrissimes, portent la marque de leur auteur. Mais elles sont aussi le nœud d’un débat un peu vain : celui du mariage du jazz et de la tradition dite classique. Ravel (dans le Concerto en sol) et Milhaud s’y sont risqué, Duke Ellington aussi d’une certaine manière, Gershwin y a excellé (mais il n’a laissé qu’un petit nombre d’œuvres à grand orchestre), mais il semble qu’après la guerre l’évolution de la musique ait été tout autre. L’influence de Schoenberg et de Webern, la volonté chez de jeunes musiciens comme Boulez ou Stockhausen de faire tabula rasa, la méfiance envers les traditions du passé n’ont pas permis à ce mariage d’aller très loin. Aujourd’hui, le jazz est devenu un continent musical en soi, avec son histoire, ses académismes et ses audaces, il est passé de musique à danser à musique on ne peut plus sérieuse, mais la musique qu’on appelle savante a suivi des chemins parallèles, quand bien même peu à peu les écoles et les idéologies se seraient affaissées. Même la musique des répétitifs américains (de Phil Glass et Steve Reich à John Adams) semble sortie d’ailleurs.

Qui est l’orchestrateur ?

Franck Médioni s’attarde aussi, et à juste raison, sur une autre polémique qu’ont nourrie les œuvres de Gershwin : par qui ont-elles été orchestrées ? On sait que des auteurs prolifiques de standards, tel Irving Berlin, se contentaient de noter les thèmes, dont s’emparait par la suite un arrangeur (et Gershwin faillit être l’un d’eux). Les comédies musicales alla Broadway sont pour la plupart les produits d’un travail collectif et non pas des œuvres pures et parfaites sorties d’un cerveau en ébullition. C’est ainsi que Ferdé Grofé, collaborateur du chef d’orchestre Paul Whiteman, se chargea d’orchestrer la Rhapsody. Mais Gershwin s’attellera lui-même à la tâche dans les partitions suivantes, quitte à éveiller d’autant plus le soupçon qu’il s’acharnait à l’affirmer !

Gershwin, c’est aussi l’amour de la peinture (il était lui-même collectionneur acharné et peintre) et la vie mondaine. L’amitié de Fred Astaire, de Charlie Chaplin, de Maurice Chevalier, de Jascha Heifetz et de bien d’autres lui donne une partie de son relief. C’est également une vie sentimentale en demi-teinte. Des amours vénales qui ne sont pas des amours, et une ou deux liaisons passionnées qui n’aboutiront pas : Kay Swift (rencontrée en 1925, qui disait : « Sous l’apparence enflammée et sociable couvait un Russe triste »), Paulette Goddard hélas mariée à Chaplin. Interrompue brutalement au moment où une tumeur dévaste le cerveau du musicien, la vie de Gershwin est faite de courses et de jongleries ; elle est aussi festonnée de regrets qui font le prix paradoxal de son œuvre.

Franck Médioni : George Gershwin, Gallimard, coll. « Folio biographies », 2014, 255 p.

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