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Festival Prémices An III

par Marie-Laure Atinault

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Le festival Prémices vient de se terminer. La moisson 2014 est marquée par la consécration de deux talents Thiphaine Raffier et Mounya Boudiaf et un spectacle de clown qui a créé la bonne surprise d’une philosophie souriante.
Un peu d’histoire ! Le théâtre du Nord et la Rose des vents organisent la troisième édition de ce festival qui offre à de jeunes compagnies l’opportunité de pouvoir bénéficier d’un outil professionnel pour présenter leur spectacle. Christophe Rauck directeur du théâtre du Nord, théâtre national Lille-Tourcoing Région Nord-Pas de Calais et Didier Thibaut directeur de la Rose des vents, Scène nationale Lille Métropole mettent à disposition leurs théâtres. Plus qu’un cadeau, un véritable tremplin.

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Présenté au Prato, Pôle national des Arts du cirque à Lille, marque l’entrée au Festival d’un spectacle de clown. Le spectacle écrit et mise en scène par Marjorie Efther, Marie Filippi et David Scattolin, pose cette question angoissante : L’Univers a-t-il une limite ultime ? Qui mieux qu’un clown peut répondre à cette question fondamentale. Car si, il est imaginable et confortable de penser que notre univers est infini, penser que notre univers à une fin, une limite est abyssale. La question est importante donc ce n’est pas un, mais à deux clowns qu’elle est posée. Mumu et Têntên vont disserter sur le problème. En réalité nous assistons à une conférence pas si ubuesque que cela ! Le conférencier et son assistant, grâce à la maîtrise d’un bon vieux rétro projecteur, nous entraînent sur le chemin des étoiles. Marjorie Efther et Marie Filippi marqueront Prémices.

Dans le nom
Texte et mise en scène Tiphaine Raffier
Avec Joseph Drouet, Noémie Gantier, François Godart, Caroline Mounier, Victoria Quesnel, David Scatollin

Lorsque l’on voit Tiphaine Raffier, elle semble être une jolie blonde, menue, une jeune femme timide. Il faut se méfier des apparences. Sous cette blondeur séduisante se cache l’auteur de la découverte de la première édition de Prémices, La chanson, sa première pièce. Son apparente fragilité étonne ceux qui sont frappé par la complexité et la gravite de son dernier spectacle Dans le nom. Tiphaine Raffier va à l’opposé de La chanson.
Dans le nom est une pièce à lecture multiple. Il y a d’abord l’anecdote. L’histoire est celle d’un frère et d’une sœur qui deviennent un peu par défaut paysans. Ils se retrouvent à la tête d’une exploitation agricole avec un beau cheptel. Au début, ils sont aidés par leur oncle. Leur seule famille. Mais bientôt ils se déchirent. Là tout bascule, de façon inexplicable les bêtes meurt. Le malheur les accable. Le frère et la sœur sont désemparés. Une femme étrange et apaisante, fait irruption dans leur vie, elle peut les aider. Elle ne demande pas d’argent. Mais elle discerne les maux cachés. Tant de malheur ce n’est pas naturel.

La pièce se situe à la campagne, de nos jours. Comme dans La chanson l’implantation géographique est importante. On peut voir la première strate de la pièce : l’histoire de ce frère et de sa sœur aux prises avec des forces malfaisantes, se débattant dans un monde hostile. Puis il y a les autres qui deviennent des ennemis potentiels. La femme qui vient les aider, est-elle une sorcière, un mage, une tireuse de bonne aventure. Comment la définir ? Pour Davy et sa sœur, elle sera la sauveuse. Même si certaines consignes qu’elle leur donne, ressemblent aux principes des sectes qui enferment leurs proies pour mieux les isoler du reste du monde. Mais pour eux le monde extérieur est dangereux. Leur ennemi invisible vient du monde extérieur. Cet ennemi qu’ils ne savent pas nommer. Qui est-il ? Pourquoi veut-on leur faire du mal. Le monde paysan est en train de mourir, le désespoir, l’incompréhension face à des décisions administratives aberrantes, si loin d’une réalité de terrain. Les directives de Bruxelles que l’on entend, pourraient prêter à rire tant leur absurdité saute aux oreilles mais elles construisent un monde inhumain. Malgré les scandales de la vache folle, de la traçabilité incohérente, des pesticides qui tuent les abeilles, sans que les politiques décident d’interdire les poisons qui nous tuent et hypothèquent notre avenir. Tiphaine Raffier a eu un déclic pour écrire cette pièce avec les travaux de l’ethnologue Jeanne Favart-Saada qui analyse et dissèque la puissance du verbe et l’ambiguïté des mots, sans jamais porter de jugement.

Le verbe est le noyau du spectacle. On reconnaît le style du collectif Si vous pouviez lécher mon cœur qui a subjugué le Festival d’Avignon 2013 avec Les particules élémentaires de Michel Houellebecq, mise en scène par Julien Gosselin. D’ailleurs presque tous les comédiens font partie du collectif. Le verbe est fondateur, les noms des personnages sont déterminant pour le jeu des comédiens. Dans l’écriture de Tiphaine Raffier, il y a une profondeur, une gravité qui interpelle le spectateur. Le texte titille, sert de rebonds à de nombreuses interrogations. On sent bien que l’auteur aime un certain cinéma celui de Bruno Dumont, Depardon. Elle a nourri son texte des travaux de Jeanne Favart-Saada, les livres de Pierre Jourde, Richard Millet. Elle ne juge pas mais présente. Néanmoins deux petits reproches sans oublier que le spectacle est en devenir, le volume du son est parfois terriblement gênant et la fin ……nous laisse sur notre faim.
L’ensemble de la distribution est formidable de Victoria Quesnel à François Godart. Un spectacle à suivre…

Notre coup de cœur est cette année pour La haine des femmes le spectacle de Mounya Boudiaf. Le livre de Nadia Kaci, Laissées pour mortes fut un choc pour Mounya Boudiaf.
Hassi Messaoud est une grande cité pétrolière du Sahara. Beaucoup de femmes sont venues y travailler. Leur seul objectif est de gagner de l’argent pour leur famille. La nuit du 13 juillet 2001, plusieurs centaines d’hommes, après le prêche assassin et haineux de l’Imam de la mosquée locale, s’attaquent sauvagement à une centaine de femmes. Violées, humiliées, poignardées, brûlées, les victimes reconnaissent dans leur agresseurs, les hommes simples qu’elles croissaient la veille sans peur. Le voisin placide, le gentil épicier, le bon père de famille se sont mués en justicier stupide, en bourreau aveugle et sourd à leurs cris. Le témoignage de Rahmouna Salah et Fatiha Maamoura, courageuses victimes, qui refusent de se taire, est un coup de poing.
Sur scène un homme, Christophe Carassou et une femme Mounya Boudiaf. Des mannequins comme ceux que l’on voit dans les vitrines, une malle en métal ajourée. Rahmouna sera la porte parole de toutes les femmes martyrisées lors de cette nuit de cauchemar. L’adaptation théâtrale, judicieuse et pertinente, relate les trois procès, c’est Rahmouna qui va nous raconter sa vie. Son enfance heureuse, son premier mariage, ses enfants et comment elle partit à Hassi Messaoud. Le récit picaresque a des allures de conte, et puis on tombe dans l’horreur.

Les lumières et le décor sonore d’Hugues Espalieu nous plongent dans une Algérie fourmillante de bruits, colorée. Les deux comédiens interpréteront indistinctement à leur sexe tous les rôles de cette tragédie, de ce scandale que le pouvoir a tenté d’étouffer. Mais les hommes ne savent pas que les gémissements des femmes ne peuvent s’éteindre. Les mannequins sont démantibuler, et la salle retient son souffle. La mise en scène est d’une retenue, d’une pudeur qui n’agresse pas le spectateur, mais l’accompagne dans le récit. La haine des femmes interroge, révolte et on peut se poser la question fondamentale, le printemps arabe est-il le grand hiver des libertés des femmes ?

Mounya Boudiaf, magnifique comédienne et maître d’œuvre de ce spectacle, ne se contente pas de relater ce scandale, mais pose un regard sur l’Algérie contemporaine. Elle offre une réflexion sur les idées reçues que les français peuvent avoir sur les femmes arabes. Elle porte, magnifie Rahmouna, avec beaucoup de tendresse, d’intelligence sur cette femme courageuse. Son interprétation touche au cœur et à l’âme, ne jouant jamais le jeu d’une émotion racoleuse. Avec Christophe Carassou, formidable partenaire, Mounya Boudiaf a fait l’événement du troisième opus du Festival Prémices.
La haine des femmes sera au Garage à Roubaix du 14 au 18 octobre 2014.

Le temps des bilans !
Le festival a su se renouveler avec des nouveaux lieux, des projections de films en écho avec les spectacles présentés, des rencontres avec le public et la présence de « jeunes reporters » des élèves en classe option théâtre qui donnent leur papier à la Voix du Nord. Une belle innovation. Des professionnels, des programmateurs qui viennent prendre le vent de ces jeunes plein de talent et de promesse.
Le public avide de nouveautés, est venu applaudir ces jeunes talents si rassurants, si courageux, si innovants, et qui se lancent dans une profession où l’avenir est incertain.
Et si la femme est l’avenir de l’homme elles se nomment Tiphaine Raffier et Mounya Boudiaf.

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