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Reportages / Opéra & Classique

Festival Musica

par Frank Langlois

Le festival des musiques d’aujourd’hui, fête ses trente ans

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Le festival Musica a trente ans. Trois décennies d’un parcours unique en France. Trois décennies à concilier les exigences risquées de la création et la fidélité d’un public insatiablement curieux mais rarement spécialisé.

Et le rédacteur de cette chronique (déjà présent en 1983) l’atteste : cet alliage de publics mêlés (beaucoup de jeunes et des mélomanes abonnés à l’Opéra du Rhin comme à l’Orchestre philharmonique de Strasbourg) et d’encre musicale fraîche n’a pas varié d’un pouce et d’un enthousiasme.

Oui, unique en France et nécessaire comme à sa première édition, ce festival laisse, à d’autres organismes, le soin de programmer les compositeurs « néo » de toute paroisse (modale, médiévale, tonale, classique, romantique) et prospecte l’inouï. À cet égard, le programme du concert qui a ouvert l’édition 2013 a été exemplaire. Dans la Salle Érasme, au Palais de la musique et des congrès, pleine (environ deux mille places), trois premières auditions (deux mondiales et résultant d’une commande d’État ; et une française) ont été jouées par des interprètes de haut vol.

trois vastes créations orchestrales : ... Marc Monnet

Avec mouvement, imprévus, et … pour orchestre, violon et autres machins, Marc Monnet (né en 1947) poursuit son sillon, à tout le moins risqué : tel un plasticien, il laisse le matériau (ici, un gros orchestre symphonique) qu’il a choisi le laisser cheminer vers la forme et l’expression qu’il recèle et secrète. Le matériau orchestral est ici utilisé dans toutes ses ressources : espaces intérieurs (en un bloc ou creusés), masses (unitaire ou disséminée en de modestes et éparpillées sous-unités), couleurs (sombres ou ludiques) et énergies, surtout lorsqu’il s’agit de jouer avec la circulation du soliste au milieu de l’orchestre. Effectivement, le soliste (Tedi Papavrami, impressionnant et impérieux de concentration et d’élégance) semble être un robuste esquif circulant autour d’incandescents débris orchestraux (certains sont des petits rochers, d’autres sont des allées creusées au milieu d’un haut mont) ; par un long solo, il ouvre et ferme cette pièce. À ainsi fouailler ce matériau orchestral avec palpitation et suspense, Marc Monnet crée une œuvre passionnante et manifeste, où se poser des questions de doctrine formelle (mouvement, imprévus, et … relève-t-il d’une forme concertante, d’un œuvre pour violon principal et orchestre, d’un dispositif antiphonique ?) est inutile.

… Yann Robin

Monumenta (« des monuments ») de Yann Robin (né en 1974) semble un écho homonyme à l’annuelle manifestation de création sculpturale au Grand-Palais à Paris : d’emblée, le compositeur a considéré l’orchestre comme un espace sonore géant dont il s’agit d’explorer la masse, l’implantation et les ressources sonores. Pour éviter de crouler sous l’opulente histoire du répertoire orchestral, Yann Robin a globalement organisé une écriture à quatre-vingt-quinze parties. Pour animer ce singulier feuilletage de timbres individuels, le compositeur a autant écrit pour son œil (une répartition visuelle des blocs sonores dans cet espace graphique qu’est aussi une partition, à la façon de Xenakis) que pour l’oreille : pour l’espace musical, des textures plus ou moins riches, jusqu’à la saturation ; et pour le temps musical, des flux d’énergies qui, à chaque instant, se choquent, se décomposent et se reconfigurent. En sort un matériau sonore grouillant, coloré (Yann Robin parle de chaque couleur comme d’une « harmonie-bruit ») qui fascine dès la première seconde. Puisque cette pièce est la première d’un long cycle orchestral annoncé, osons dire que, après dix minutes de Monumenta, l’essentiel du matériau et de l’imaginaire sonores avaient été présentés ; un surcroît de travail formel aurait assurément continué de rendre l’œuvre palpitante jusqu’à son terme.

… et Georg-Friedrich Haas

En son implantation spatiale, limited approximations (2010) étonne : en éventail, en arrière du podium du chef d’orchestre, un demi-cercle de six pianos-à-queue, accordés selon le système des douzièmes de ton (soient des micro-intervalles plus minces que les neufs comas qui divisent le ton usuel). Dans le jeu orchestral, Georg-Friedrich Haas (né en 1953) jette ce système qui secrète principalement des couleurs inouïes et le confronte à l’inévitable zone d’incertitude de hauteurs (les plus talentueux orchestres ne peuvent que la réduire a minima, jamais à néant). Ainsi ces six pianos peuvent-ils produire « certes, avec l’approximation limitée, des 72 douzièmes de ton par octave ». D’emblée, le matériau sonore envoûte par son étrangeté. Cette dernière reçoit le concours des décisions que prend le compositeur : nul récit ne soutient le discours ; et « comme dans toutes mes compositions, il n’y pas non plus de développement formel ni de structure formelle traditionnelle ». Les lieux usuels où, en musique « savante », se jouent les tensions et les détenses cèdent la place à « des moments de douceurs et de frictions ». Autrement dit, cette microtonalité fait vaciller les bases usuelles du discours musical. Est-elle réellement neuve ? Rien n’est moins certain, au regard des recherches et propositions d’Ivan Wyschnegradsky et Nicolas Obouhov, il y a un siècle, à Petersbourg puis à Paris. Face à limited approximations, l’auditeur, qui ne lit pas la partition au moment où elle sonne, dispose de deux choix. Il peut se laisser embarquer dans et par un flux sonore qui, énigmatique, mène à l’onirisme, à d’inconnus éthers poétiques. Ou, parce qu’écouter c’est agir, il tente d’entrer dans cette matière sonore puis, lassé, y renonce tant elle est lisse et planante et n’admet que de se laisser contempler. Dans cette optique, Georg-Friedrich Haas est à rapprocher de ses collègues (Lasse Thoresen est le plus talentueux d’entre eux) de l’Europe scandinave et balte qui, eux aussi, travaillent la microtonalité. Parce que, lors des cinq premières minutes, toute la potentialité sonore avait été révélée et parce que le compositeur se limite à la seule tâche de produire du son (sans inquiétude, ni pensée, ni expression personnelles), le rédacteur de cette chronique s’est détaché de cette œuvre. D’évidence, le public adhéra à cette démarche et lui fit un accueil vigoureux.

un exceptionnel orchestre, en danger

Deux maîtres d’œuvre à cette soirée d’exception. À tout seigneur, tout honneur, l’Orchestre symphonique de la WDR de Baden-Baden et Freiburg : sa disponibilité à l’égard de ces écritures neuves, ses infatigables ardeurs au travail (quel autre orchestre consacre deux répétitions partielles de cordes, de 9 heures à 17 heures, à une seule nouvelle œuvre ?), ses finesses auditives (notamment dans les micro-intervalles) et sa précision rythmique en font un orchestre unique en Europe, sans doute au monde. Et le directeur musical de cet orchestre, François-Xavier Roth, fut précis, fin rythmicien et empli d’élans généreux. Avant le concert, des musiciens de cet orchestre distribuèrent des tracts où se lisait « orchestre en danger » ; après le concert, François-Xavier Roth prit la parole et confirma ce message d’alerte : en 2016, la fusion de cet orchestre avec un autre orchestre de radio (à Stuttgart) noiera les compétences et les musiciens de cet orchestre dans un grand pôle orchestral de deux-cent musiciens, vaste institution bonne à rien et mauvaise à tout, et dans laquelle aucune économie de gestion ne sera réalisée. Pourquoi l’Allemagne, mère-patrie des orchestres, s’abandonne-t-elle à de si stupides utopies gestionnaires et enterre-t-elle des savoir-faire et des compétences artistiques à nulle autre pareilles. ? Sinistre …

un chemin vers une écoute délicate et tendre

Le lendemain, dans la Salle des Fêtes de l’Aubette, magnifique bâtiment donnant sur la fameuse place Kleber, fut réalisé, à deux reprises, un « concert sous casques », hommage à Luc Ferrari (1929-2005), compositeur important, un des plus vifs issus du GRM ; dès la fin des années 1959 (avant ses collègues étasuniens), il (s’)inventa les musiques répétitives et interrogea le son par ses fissures et froissements, tandis que son infaillible oreille le conduisait dans d’inouïs espaces sonores. Des rideaux tirés, un tapis, des coussins, une cinquantaine de casques et autant d’auditeurs, et deux tables ; à l’une d’elles, le mixage et la diffusion du son, et, à l’autre, David Jisse, qui, au micro, énonce, finement, des textes autobiographiques que Luc Ferrari écrivit tout au long de son parcours. Par ces fragments, ce concert, intitulé Mode de « je », est tout sauf une expression narcissique. Au contraire, se dévoile Luc Ferrari comme « oreille ambulante », lucide, profonde, imaginative, derrière laquelle l’ego ferrarien se dissimule. Une fois cette émouvante fête de l’ouïe finie et ces paysages auditifs savourés, chacun s’aperçoit que, de ses propres facultés auditives, il n’utilise, quotidiennement, qu’un soupçon, et remercie La Muse en circuit (un Centre national de création musicale basé à Alfortville et créé, en 1982, autour de Luc Ferrari) de ces moments de délicatesse acoustique et poétique.

* vendredi 20 septembre 2013, 20h30, Strasbourg, Palais de la musique et des congrès / Salle Érasme : Marc Monnet, mouvements, imprévus et …, pour violon, orchestre et autres machins (2012-2013) [commande d’État ; première audition mondiale] ; Yann Robin, Monumenta, pour orchestre (2012-2013) [commande d’État ; première audition mondiale] ; Georg-Friedrich Haas, limited approximations (2010), pour orchestre [première audition française]. Par Tedi Papavrami (violon), SüdWestRundfunk Baden-Baden und Freiburg Sinfonieorchester, François-Xavier Roth, direction musicale

** samedi 21 septembre 2013, 15 heures, Strasbourg, L’Aubette / Salle des Fêtes : Luc Ferrari Mode de « je ». Par La muse en circuit – centre national de création musicale : Thierry Balasse (microcaptations), David Jisse (voix & transformations), Christian Zanési (électronique en direct), Camille Lézer (ingénieur du son).

Le festival Musica se poursuit jusqu’au 5 octobre, dans divers lieux à Strasbourg et en Alsace.

Tél : 03 88 23 46 46 & www.festival-musica.org.

Photos :
Thierry Balasse : Christophe Alary
Marc Monnet : Olivier Roller
Yann Robin : Philippe Stirweiss

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