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Exposition Rembrandt-Caravaggio

par Caroline Alexander

Ces obscures clartés qui tombent des toiles

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Ils ont inventé le clair-obscur et sont entrés dans l’histoire universelle de la peinture. Le premier était italien, le deuxième hollandais : Michelangelo Merisi da Caravaggio dit Le Caravage et Rembrandt van Rijn. Ce dernier, né en 1706 à Leyden, fêtera cet été son 400e anniversaire et les Pays Bas mettent tous les petits plats dans les grands pour commémorer son inépuisable génie. Premier point fort d’une suite de manifestations/célébrations qui se déroulera jusqu’à la fin de l’année, l’exposition au Musée Van Gogh d’Amsterdam du premier face à face jamais montré des deux génies. Une source d’émerveillement à ne pas manquer, soit plus de 30 chefs-d’œuvre prêtés par les plus grands musées du monde, le Met, le Louvre, l’Ermitage de Saint-Pétersbourg etc., et rassemblés en une mise en espace digne d’une véritable mise en scène de théâtre par le scénographe et architecte français Jean-Michel Wilmotte.

Des parentés évidentes

Tout sépare les deux hommes : la nationalité, la religion, le style de vie, mais devant leurs toiles accrochées côte à côte, traitant des mêmes sujets ou presque, surgissent d’évidentes parentés qui révolutionnèrent l’art pictural des XVI et XVIIe siècle. Ils ne se sont jamais connus et pour cause, Rembrandt avait 4 ans quand Caravage mourait seul sur une plage comme quatre siècles plus tard un autre rebelle italien Pier Paolo Pasolini. Car Caravage, l’homme du sud, le catholique, fils de maçon, était un révolté viscéral, homosexuel, vaurien, bagarreur jusqu’au meurtre, travaillant pour l’église - où nombre de ses œuvres furent refusées - mais vivant entre exils et prisons et côtoyant davantage de mendiants, de prostituées et de voyous que de moines, nobles ou bourgeois. Rembrandt, l’homme du Nord, le calviniste, fils de meunier, fou de peinture dès l’enfance, évoluant dans l’opulence du siècle d’or hollandais, fut à la fois un artiste et un marchand. Il a su, durant les premières années de son succès, à la fois vendre ses œuvres et, en collectionneur avisé, acheter celles de ses contemporains. Il avait épousé Saskia, la fille de son protecteur et mécène et emménagé à Amsterdam en bordure du quartier juif parmi les négociants et les savants.

Objet de volupté ou érotisme flamboyant

Il connut fortune et gloire jusqu’à la mort de son épouse puis s’enfonça peu à peu dans les dettes et l’oubli, pour mourir complètement ruiné. Il n’a jamais voyagé, jamais fait le pèlerinage en Italie qui était alors une sorte de « must » des artistes, jamais quitté son pays. S’il ne connaissait pas Caravage, il savait, c’était inévitable, ce qu’était le « caravagisme » dont ses confrères d’Utrecht avaient fait grand cas. Comme lui, il tirait les thèmes de ses tableaux de récits bibliques et représentait ses personnages dans une véritable théâtralisation, comme lui il prenait pour modèles les gens ordinaires qui l’entouraient et les reproduisait tels qu’ils étaient sans fioritures. Comme lui, il laissait dans l’ombre bon nombre de protagonistes et faisait sourdre la lumière d’un point obscur pour illuminer d’or les sujets qui lui tenaient à cœur et qui rayonnaient de façon complètement inattendue. Là où Caravage déployait une précision maniaque, Rembrandt inventait les premiers flous précurseurs de l’impressionnisme, là où le Hollandais réchauffait les visages et les étoffes d’or et de douceurs pastel, l’Italien assénait le réel avec brutalité. Quand chez Rembrandt une sorte de compassion nimbe la tristesse ou la disgrâce, Caravage, lui, ne fait pas de cadeau, les regards tranchent, les souffrances tordent les corps. Quand Rembrandt fait de Saskia un magnifique objet de volupté, Caravage, avec ses anges et ses adolescents provocateurs, ose un érotisme flamboyant.

Madone mélancolique ou pauvresse affalée de tristesse

Douze face à face jalonnent le parcours de l’exposition : Judith et Holopherne par Caravage où le regard de Judith en dit long sur le dégoût et le recul que lui imposent son geste et Samson aveuglé par les Philistins où le corps de Samson, assiégé par des hommes en armures, se débat dans la lumière tandis que de l’ombre surgit le visage effrayé de Dalila... Deux Saintes Familles : l’une familiale, tout en douceur et tendresse par Rembrandt, l’autre de Caravage, déjà marquée par le destin avec une vierge au regard apeuré et l’enfant Jésus, les yeux clos, déjà prêt au martyr... Il y a Flore/Saskia, madone mélancolique et Marie Madeleine, pauvresse affalée de tristesse, le Reniement de Pierre empreint de spleen répond à la violence de L’arrestation du Christ, deux Sacrifices d’Abraham où chez Rembrandt l’ange fait voler le couteau avec lequel le patriarche va égorger l’enfant dont il cache le visage alors que Caravage met en gros plan le visage de celui-ci hurlant de peur...

Un monument de plénitude et d’absolue beauté

Titus, le fils de Rembrandt, servit de modèle au yeux songeurs de L’Ecolier au Pupitre mais quel gamin aux lèvres charnues, aux cheveux fous piqués d’une fleur, à l’épaule dénudée inspira L’Enfant mordu par un lézard de Caravage ? La Fiancée juive, ce monument de plénitude et d’absolue beauté est confronté à La Conversion de Marie Madeleine que Caravage nourrit d’interrogations sans réponse. L’enlèvement de Ganymède est pour Rembrandt un gros bébé pissant de trouille dans les serres de l’aigle qui l’emporte tandis que Caravage dépeint L’Amour triomphant sous la forme d’un adolescent ailé qui offre, tout sourire, sa nudité consentante...

On pourrait rester des heures devant chacun des tableaux comme Van Gogh qui contempla La Fiancée juive durant deux semaines. Les drapés, les soies, les velours, les peaux de nacre ou de rose fanée, le mystère des glacis d’où naissent les pénombres, la minutie des détails, des objets, des bijoux, tout le quotidien et tout l’imaginaire de ces deux hommes pour lesquels le mot génie retrouve tout son sens.

Rembrandt-Caravaggio. Jusqu’au 18 juin 2006 au musée Van Gogh d’Amsterdam. Tous les jours de 10h à 18h, jusqu’à 22h les vendredis. - Renseignements et billets en vente sur le site www.rembrandt-caravaggio.nl

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