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Critiques / Opéra & Classique

ELENA de Francesco Cavalli

par Frank Langlois

Elena et les garçons

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Enfin, Francesco Cavalli (1602-1676) reprend, peu à peu la place fondamentale qui devrait être la sienne sur les scènes des opéras, à côté (et à égale considération) de Monteverdi. Chaque nouvel opéra de Cavalli redécouvert amène à s’exclamer : c’est le plus beau !

Ce 9 juillet, au Théâtre du Jeu de paume, à Aix-en-Provence, Elena (1659) a été un éblouissement. En un prologue et trois actes (plus de trois heures de musique), ce dramma per musica s’appuie sur un livret de Giovanni Faustini, lequel se tient sur le même Himalaya que ses collègues Busenello (Monteverdi et Cavalli), Da Ponte (Mozart) ou Hofmannsthal (Richard Strauss).

Dans Elena, le malicieux Faustini a convié, sur le plateau ou dans les répliques, le Who’s who de la Grèce antique : dieux, semi-dieux et mortels, presque tous répondent à l’appel. Dans cette joyeuse mêlée, Elena est largement convoitée par Menelas, Thésée, Ménestée (fils de Créon), le roi Tyndare et le bouffon de ce dernier, tandis que la logique narrative est plutôt accessoire. L’essentiel y est un portrait de ce que, vers 1660, la nature humaine était dans la cité des doges : alors que l’État vénitien avait perdu son rang international et qu’une société civile affairiste prenait le pouvoir, Faustini s’amusa à rappeler que le désir dirige et oriente la marche du monde. Et à peindre ce monde, il entrelace toutes les identités et attirances sexuelles, en de joyeuses ambivalences ; il y ajoute de bouleversants moments où, au premier degré de son expression, le sentiment amoureux l’emporte.

Avec ses confondantes beautés mélodiques comme avec sa virtuose succession de récits, ritournelles instrumentales, airs et scènes, Elena est une partition vive, chatoyante, tantôt sarcastique, tantôt élégiaque. Parmi ses innombrables richesses, signalons le discret glissement de registre : le portrait, vibrionnant et gaillard, de la société vénitienne laisse progressivement la place au lyrisme de l’amour. Oui, cette partition est inoubliable.

Dans sa mise-en-scène, Jean-Yves Ruf s’est arrangé du charmant Théâtre du Jeu de paume, dont le plateau tient du théâtre-de-poche. Disposées en amphithéâtres discontinus, deux profondeurs de panneaux mobiles tiennent lieu de décor. Quoique sage, la direction d’acteurs est alerte et parie sur la spontanéité de ces jeunes interprètes. Ce plateau vocal a réjoui par sa débordante vitalité, sa générosité théâtrale et son bon standard vocal. Quoiqu’il soit délicat d’y privilégier l’un d’eux, seront mentionnés Emöke Baráth (vive et fraîche Elena), Fernando Guimarães (Teseo, intéressant ténor) et Rodrigo Ferreira (Peritoo, bien mieux à son aise que, il y a trois mois, à l’Opéra de Lyon, dans le rôle d’Albin dans Claude d’Escaich).

À la direction musicale de sa Capella mediterranea, Leonardo García Alarcón a été un chef de bande efficace et a arrangé, avec pertinence, les récits cavalliens. Trois réserves toutefois. S’il est un talentueux stimulateur et coordinateur d’énergies et sait organiser des tempi vifs et des rythmes scéniques alertes, il demeure démuni les moments aux tempi lents et suspendus où s’épanouit le pur et extatique lyrisme du sentiment amoureux. En outre, une connaissance plus approfondie de la langue italienne eût évité de subordonner certains phrasés (vocaux et instrumentaux) à l’action théâtrale et de faire de menus contresens musicaux. Enfin, un systématisme – partir d’un tempo lent et l’accélérer – installa une certaine monotonie. Ce ne sont toutefois que de faibles bémols à l’égard d’une passionnante production.

Elena de Pier-Francesco Cavalli,dramma per musica en trois actes, livret de Nicolò Minato sur un argument de Giovanni Faustini. Jean-Yves Ruf (mise-en-scène) ; Laure Pichat (décors) ; Claudia Jenatsch (costumes) ; Christian Dubet, (lumières). Avec : Emöke Baráth (Elena & Venere) ; Valer Barna-Sabadus (Menelao) ; Fernando Guimarães (Teseo) ; Solenn’ Lavanant-Linke (Ippolita & Pallade) ; Rodrigo Fereira (Peritoo) ; Emiliano Gonzalez-Toro (Iro) ; Anna Reinhold (Menesteo & La Pace) ; Scott Conner (Tindaro & Nettuno) ; Marianna Flores (Astianassa & Guinone & Castore) ; Majdouline Zerari (Eurite & La Verità) ; Brendan Tuohy (Diomedo & Creonte) ; Christopher Lowrey (Euripilo & La discordia & Polluce) ; Job Tomé (Antiloco). Capella Mediterranea, Leonardo García Alarcón (direction musicale).

Festival d’Aix en Provence -
Théâtre du Jeu de Paume, les 9, 15, 17 et 19 juillet à 19 heures ; et 21 juillet à 17 heures ;
Théâtre des Salins à Martigues les 25 et 27 juillet à 19 heures ;

08 20 922 923 _ www.festival-aix.com ;

En tournée :
12, 13, 15 et 16 novembre 2013, à l’Opéra de Montpellier
6 et 8 décembre 2013, à l’Opéra royal de Versailles
6, 8 et 9 avril 2014, à l’Opéra de Lille
29 avril 2014, au Grand auditorium de la Fondation Calouste Gulbenkian à Lisbonne
2, 4, 6, 8 et 10 novembre 2014, à l’Opéra de Nantes
16 et 18 novembre 2014, à Angers
25, 27 et 29 novembre 2014, Opéra de Rennes

Photos Patrick Berger

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