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Critiques / Opéra & Classique

Don Carlo de Giuseppe Verdi

par Quentin Laurens

Un drame presque parfait

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La version italienne, dite de Modène, prend la suite de la version orginale de Don Carlo, interprétée en 2017 avec une pluie de stars. Les belles promesses de cette « version de 1886 » s’érodent après le retrait de Roberto Alagna à la fin de la première partie, mais l’opéra se chante à plusieurs...

On retrouve la mise en scène de Krzysztof Warlikowski montrée en 2017, dont Caroline Alexander disait lors de sa création en 2017 que l’ « on cherchait en vain la définition d’un véritable parti-pris, d’une transposition qui aurait un sens, une suggestion, le tracé d’une émotion ou d’une ironie  ». Ce décor unique s’agrémente d’éléments modulaires qui répondent à la pluralité de lieux du livret. Une salle d’escrime -allusion à l’œil perdu par la princesse Eboli-, un amphithéâtre, une cellule de prison glissent en largeur et profondeur sur la longue scène de Bastille.

Au parterre, la scène de l’Autodafé fait parler, elle est transposée dans un amphithéâtre coloré garni de nonnes, d’abbés, de gentlemans en costumes, d’élégants tailleurs, de militaires. Warlikowski fait donc de l’Inquisition un spectacle populaire et lui donne des allures de cérémonies sacrificielles, dont le Condamné fera les frais. Si le choix ne transpire pas l’évidence, l’image au moins, est réussie. Cette mise en scène fonctionne bien et souligne habilement les tensions au cœur du noyau familial et la psychologie complexe des personnages, illustrée par les vidéos en gros plan de Denis Guéguin.

C’est à Fabio Luisi et l’Orchestre national de l’Opéra de Paris que reviennent les premiers louanges, tant la prestation est aboutie et riche. Le chef italien propose une direction pleine de nuances, dont l’on perçoit dès l’introduction toute l’ intelligence. Il y a de l’éclat sans fracas, de la finesse sans pudeur, de l’élégance sans manières.

Côté voix, le retrait d’Alagna après la première partie ajoute du drame au drame et déçoit les aficionados de la star française. Déjà en difficulté dans un Otello pourtant héroïque en 2018, Roberto donne-t-il des raisons sérieuses de s’inquiéter ?
Justifiant son retrait par un état grippal, Alagna avait pourtant démarré de belle manière, généreusement. Ses médiums chauds et sûrs, ses aigus éclatants, la puissance naturelle montraient le niveau indiscutable du Français. Comparaison n’est pas raison, Sergio Escobar vient avec courage le remplacer au pied levé. Habitué du rôle dans plusieurs théâtres européens, l’Espagnol démarre timidement avec quelques soucis vocaux avant que le trac dissipé, la voix, échauffée, ne s’ouvre et fasse entendre de jolies couleurs.

Face à lui, Etienne Dupuis présente un Rodrigue très séduisant scéniquement et vocalement. La voix est stable, clairement projetée, le baryton dégage une sérénité rassurante, dans un Rodrigue tiraillé entre le fils et son père. La performance est magnifique, saluée longuement par le public.

On goûte la puissance caverneuse de Sava Vemić en moine, dont les invectives semblent venir des profondeurs de la terre.

C’est Anita Rachvelishvili qui emporte ce soir encore l’entière approbation grâce à une performance incandescente. Les moyens vocaux de la mezzo géorgienne sont impressionnants, elle sait en user sans retenue, frôlant par endroits l’exubérance. Sans ménagement, Rachvelishvili est une Eboli puissante, impétueuse, au timbre est rond, aux aigus charnus et puissants. Même ses graves sonores et poitrinés étonnent et complètent un ensemble remarquable de maîtrise et de prestance.

Dans un style bien différent, Aleksandra Kurzak fait une reine subtile, sensible et tourmentée. Son timbre doux et ses aigus soyeux et filés traduisent avec beaucoup de justesse la fragilité du personnage, dont les accès de colère sont également très justement retranscrits : la voix est alors puissante, l’engagement scénique entier.

René Pape interprète un roi Filippo II pervers et violent, dont la présence scénique répond aux exigences du rôle. La voix semble en revanche parfois fatiguée, il lui semble par exemple difficile de tenir ce long Emma giammai m’ammo. Mais la prestance de Pape compense, à l’image du dialogue avec l’Inquisiteur, mené avec fermeté et volume.

Le très redouté Grand Inquisiteur interprété par Vitalij Kowaljow, fait rire avant de faire trembler. Crâne chauve, lunettes aux verres fumés, diamant massif au doigt, ce faiseur de loi religieuse a des allures de mafioso. La basse soutient fermement la tension du dialogue avec le Roi bien que la voix manque de noirceur.

Les seconds rôles sont très correctement assumés, à l’image d’une Eve-Maud Hubeaux à la voix chaleureuse et colorée.

Les chœurs de José Luis Basso se font remarquer également par leur maîtrise et la force de leur engagement.

Les cinq actes de cette version de Don Carlo en version italienne sont une réussite. A une mise en scène efficace s’ajoute un casting vocal homogène et réjouissant. Les 4h30 de spectacle ne doivent dissuader personne, à la tombée du rideau, on voudrait en entendre et en voir encore !


Don Carlo de Giuseppe Verdi

Opéra en cinq actes, d’après le livret de Achille de Lauzières et Angelo Zanardini
Livret original français Camille du Locle et Joseph Méry
D’après Friedrich von Schiller Don Karlos, Infant von Spanien

Direction musicale Fabio Luisi
Mise en scène Krzysztof Warlikowski
Décors, costumes Malgorzata Szczęsniak
Lumières Felice Ross
Vidéo Denis Guéguin
Dramaturgie Christian Longchamp
Chef des chœurs José Luis Basso


Orchestre et chœurs de l’Opéra national de Paris

Avec :
Filippo II René Pape
Don Carlo Roberto Alagna (substitution : Sergio Escobar)
Il grande Inquisitore Vitalij Kowaljow
Un Frate Sava Vemić
Elisabetta di Valois Alessandra Kurzak
La Principessa Eboli Anita Rachvelishvili
Tebaldo Ève-Maud Hubeaux
La Voce dal Cielo Tamara Banjesevic
Il Conte di Lerma Julien Dean
Deputati Fiamminghi Pietro di Bianco, Daniel Giulianini, Mateusz Hoedt, Tomasz Kumięga, Tiago Matos, Alexander York
Un Araldo reale Vincent Morell
Inquisitori Vadim Artamonov, Fabio Bellenghi, Marc Chapron, Enzo Coro, Julien Joguet, Kim Ta
Corifeo Bernard Arrieta

Opéra Bastille, les 7, 13, 16, 20, 23, 26 et 29 mars 2019 à 19h30.
Les 1er et 4 avril, à 19h30. Le 7 avril à 14h30.
08 92 89 90 90 - +33 1 72 29 35 35 – www.operadeparis.fr

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