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Critiques / Opéra & Classique

Dans la colonie pénitentiaire de Philip Glass d’après Kafka

par Caroline Alexander

L’enfer de Kafka dans les vrilles musicales de Philip Glass

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L’enfer visionnaire de Kafka dans les spirales obsessionnelles de la musique de Philip Glass : une rencontre quasi fatale qui a pris forme en l’an 2000 et qui depuis sa création arpente les salles de théâtre et de concerts avec un succès en forme d’électrochoc. La production qui vient d’être présentée à l’Athénée de Paris est née à Villeurbanne en janvier 2009 en coproduction avec l’Opéra de Lyon, l’Opéra de Rouen et la compagnie de son metteur en scène Richard Brunel.

Après Hydrogen Jukebox à Nantes et Les Enfants Terribles dans ce même théâtre de l’Athénée c’est la troisième création française d’une œuvre de l’auteur du mythique Einstein on the Beach à découvrir en moins d’un an sur nos scènes (voirwebthea des 17 janvier et 14 février 2009), mais celle-ci, bien plus que les deux autres se révèle en exceptionnelle adéquation entre musique et texte, musique et pensée. Il y a comme une filiation naturelle entre l’univers fermé, glacé, halluciné de Kafka et le langage répétitif des thèmes que Glass ressasse dans une sorte d’indifférence détachée - ou qui fait habilement semblant de l’être - avec ses variations infimes et ses soubresauts en accords mineurs. Un écrin sonore lancinant qui habille davantage le rôle du visiteur-voyeur que celui du bourreau.

La responsabilité du refus d’intervenir

En 1914 quand Kafka inventa sa Colonie Pénitentiaire (In der Strafkolonie), les bagnes étaient monnaie courante des systèmes judiciaires et l’affaire Dreyfus rendit célèbre celui de l’Ile du Diable. C’est donc dans une île que Kafka implanta l’imaginaire d’une machine infernale destinée à la torture et à la mort de prisonniers jugés sans préavis et sans cause. Le commandement de la colonie est sur le point d’être changé, et la mise à mort avec supplice sera abolie. L’officier chargé des exécutions fait une ultime démonstration de sa méthode à un visiteur venu en observer les rites. Celui-ci s’interdit toute ingérence, se veut, se clame neutre. Il forme la clé de voûte des interrogations que Kafka porte sur la responsabilité découlant du refus d’intervenir. Questionnement visionnaire, s’il en est, au regard de la marche de l’Histoire du vingtième siècle et de la passivité devant les atrocités commises. Le visiteur de la colonie finit par dire non à sa participation au crime. Il ne reste alors à l’officier qu’à s’infliger à lui-même la sentence.

L’ignominieuse mécanique de souffrance

Pour Phil Glass, Richard Wurlitzer, romancier et scénariste américain, a découpé la nouvelle de Kafka en un prologue, seize scènes brèves et un épilogue dont l’ensemble structure un « opéra de chambre » qui n’excède guère 90 minutes d’action et de musique. Un quintette à cordes, deux chanteurs – l’officier (baryton) et le visiteur (ténor) – et trois acteurs quasiment muets. L’estrade pivotante de la scénographe Anouk Dell’Aiera révèle les faces de l’ignominieuse mécanique de souffrance sans sombrer dans un réalisme qui deviendrait insupportable. Un symbole plus qu’une représentation de l’abjection. Hasard de circonstance : dans le cadre de l’exposition Crime et Châtiments actuellement au Musée d’Orsay, on peut la voir pour de vrai, la machine décrite par Kafka, telle que l’a reconstituée le plasticien Jacques Carelman avec sa herse tournante et ses aiguilles destinées à imprimer dans la chair de l’accusé les motifs de son jugement…

Sobre et très juste mise en scène de Richard Brunel dont on avait apprécié il y a un an un Albert Herring de Britten plein de charme à l’Opéra Comique (voir webthea du 1er mars 2009), Sobre également et très humaine interprétation de Stephen Owen dans le rôle de l’officier tortionnaire, brave type au timbre noir nuit qui fait ce qu’il a à faire, ce qui le rend d’autant plus terrifiant. Michael Smallwood, en visiteur voyageur, touriste inconscient du crime organisé lui apporte une part d’adolescence ébahie et un timbre aux fluctuations claires. Philippe Forget dirige les solistes de l’Opéra national de Lyon avec précision, pénétration et retenue.
Car il en faut se laisser glisser dans les vrilles sonores, visuelles et mentales de cette étrange descente en enfer, entièrement sorties de l’imagination d’un poète et pourtant si proche de la vie.

Dans la colonie pénitentiaire de Philipp Glass d’après Franz Kafka, livret de Rudolph Wurlitzer, quintette à corde de l’Opéra national de Lyon, direction Philippe Forget, mise en scène Richard Brunel, scénographie Anouk Del’Aiera , costumes Bruno de Levenère, lumières David Debrinay. Avec Stephen Owen, Michael Smallwood, Nicolas Henaut, Mathieu Lebot Morin, Gérald Robert-Tissot.

En tournée : le 4 juin 2010 à la Comédie de Valence : 04 75 78 41 70

crédit photos : Jean Louis Fernandez

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