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DIE ZAUBERFLÖTE – LA FLÛTE ENCHANTÉE de Wolfgang Amadeus Mozart

par Caroline Alexander

Pour le meilleur des mondes possible

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Après celle de Benno Besson et son Disneyland mozartien en 2001, après les matelas gonflables et quelques contresens de la compagnie espagnole La Fura del Baus en 2005, une nouvelle Flûte Enchantée s’installe dans les espaces de l’Opéra Bastille, guère plus fidèle à l’original de Mozart et Schikaneder mais empreinte d’une bonne volonté humaniste qui, en quelque sorte, finit par rejoindre leur message.

Elle nous vient de Baden-Baden où elle fut créée en mars 2013, elle est signée Robert Carsen, le metteur en scène canadien le plus programmé à Paris de ces derniers mois (création d’Elektra à Bastille en novembre 2013, reprise d’Alcina au Palais Garnier en février 2014 – voir WT 3912 & 3998 – en attendant Platée à l’Opéra-Comique dès le 20 mars prochain). Il connaît la chanson, il connaît la musique, il connaît l’histoire pour l’avoir servie il y a vingt ans au Festival d’Aix en Provence. Déjà à l’époque – 1994 – il avait imaginé une Flûte dans le meilleur des mondes possibles, une flûte dont l’enchantement consisterait à réconcilier les irréconciliables, à fondre le mal et le bien dans un même chaudron de fraternité. Ce point de vue – qui déroute et brouille l’évolution de l’histoire - n’a pas changé, la Reine de la Nuit n’est plus une vilaine hystérique aux vocalises en éclairs tourbillonnants, mais une brave mère de famille, amie (amante ?) complice de Sarastro, qui s’associe à lui pour guider le jeune couple Tamino et Pamina et en faire des initiés.

Mais l’angle d’attaque a mûri en deux décennies pour basculer dans les profondeurs et les mystères de la mort. Carsen dit avoir détecté quantité de prémices d’une fin prochaine dans cet ultime chef d’œuvre imaginé par Mozart sur un texte d’Emmanuel Schikaneder, qui fut créé en 1791 au Theater an der Wieden, près de Vienne, deux mois avant la disparition de son trop jeune et génial compositeur.

En pure poésie

Mais c’est quoi cette Flûte qui grise et qui dérange et qui pose tant de questions ? Un conte pour enfants et pour ceux qui le sont restés ? Une comédie à clef ? Une fable ésotérique ? Un mystère ? Un peu de tout cela sans doute. Autant de formes et de signes à détecter dans cette fiction dédiée à la franc-maçonnerie dont les deux auteurs étaient membres. Un mode d’emploi de pure poésie pour passer du chaos à l’ordre, de l’ignorance à l’intelligence, de la haine à l’amour, et pour tout dire, de l’ombre à la lumière. Autant de formes et de signes qui transforment ce joyau musique et de pensée en casse-tête à mettre en vie sur scène.

Carsen tourne le dos aux symboles de la maçonnerie. Pas le moindre triangle, pas le plus petit compas se profilent dans les branchages de la forêt en perspectives déclinantes qui lui sert de décor au premier acte et à la fin du deuxième. Ni sur la pelouse verte trouée de trois tombes et qui entoure la fosse d’orchestre comme un ruban, la transformant en fosse funèbre. Aucun n’indice non plus au début du deuxième acte quand la scène se transforme en soubassement d’outre-tombe, accessible par une vertigineuse échelle, parsemée de cercueils et même d’un squelette. C’est dans ce ventre de terre meuble que Carsen fait se dérouler les passages de l’initiation. Des projections subtiles font traverser les quatre saisons, posent des murailles en transparence, comme des apparitions. Il y a de la magie et du mystère qui volètent dans l’air.

Du noir au blanc

Du noir au blanc. Les trois dames sont déguisées en veuves voilées, les prêtres et les initiés masqués défilent dans de larges manteaux gris. En petite robe noire et chignon bien tiré, la Reine de la Nuit a l’allure d’une bourgeoise bien élevée. Seuls Tamino et Pamina passeront les épreuves du feu, de l’eau, de la terre, en couleurs claires. Au terme de leur initiation, tout chavire et se retourne, en camaïeux de neige et de pureté, les habits comme les lumières empruntent au soleil sa carnation et ses rayonnements. Même la salle s’éclaire sur le final de joie de vivre et de d’humanisme fraternel. Contaminé, le public applaudit dans la joie. Après lui avoir infligé quelques retouches non agrées, Carsen finit par rendre justice à Mozart.

En fantaisie

Deux qualités dominent son traitement un brin iconoclaste. La beauté des décors et des lumières et de joyeuses doses de fantaisie où Papageno devient un vagabond campeur blindé de sacs à dos, Monostatos un rocker diabolisé, les trois dames vampent allègrement le beau Tamino qui vient de se faire mordre par un serpent et même la Reine de la Nuit, brave fille, succombe à son charme et lui file un baiser…

Les interprètes guidés de la main inspirée du metteur en scène font culminer le plaisir : Julia Kleiter, Pamina de grâce légère, timbre riche, à la fois délié et lumineux, Pavol Breslik, jeune ténor slovaque, commence par lancer un Tamino timide qui s’affermit peu à peu en élégance, charme et clarté, Franz Joseph Selig, basse allemande connaît depuis longtemps son Sarastro qu’il continue à magnifier de graves abyssaux et de présence paternelle, François Piolino met sur ressorts un Monostatos électrisé, Louise Callinan, Eleonora Marguerre et Wiebke Lehmkuhl forment avec humour le trio des dames, et, celle qu’on attendait, la Reine aux aigus célestes, Sabine Devieilhe découverte il y a peu en sublime Lakmé (voir WT 3975 du 14 janvier), relève le défi en beauté absolue : si frêle, si menue, elle s’impose en aristocrate, la voix incroyablement agile et douce aux coloratures rayonnants, aux aigus qui grimpent au naturel, elle incarne une Reine singulièrement humaine.

Philippe Jordan couronne le tout de sa baguette attentive, à l’affut constant de ce qui se passe sur scène - jusqu’au silence pour soutenir un instant d’émotion ou de suspens – suivant les chanteurs comme leur ombre et servant Mozart en souplesse, vivacité et fraicheur. Sous sa direction, sur instruments modernes l’orchestre fait éclore toutes les couleur de cette palette qui touche l’âme au-delà de l’oreille.

La Flûte Enchantée de Wolfgang Amadeus Mozart, livret d’Emanuel Schikaneder, orchestre et chœur de l’Opéra National de Paris, direction Philippe Jordan, chef de chœur Patrick-Marie Aubert, mise en scène Robert Carsen, décors Michael Levine, costumes Petra Reinhardt, vidéo Martin Eidenberger, lumières Peter von Praet et Robert Carsen. Avec Pavol Breslik, Julia Kleiter, Sabine Devieilhe, Daniel Schmutzhard, Franz Joseph Selig, Louise Callinan, Wiebke Lehmkuhl, Eleonore Marguerre, Regula Mühlemann, Terje Stensvold, Michael Havlicek, Dietmar Kerschbaum, Eric Huchet, Wenwei Zhang et les enfants solistes d’Aurelius Sängerknaben .

Opéra Bastille, les 11, 14, 17, 20, 22, 25, 29 mars, 1er, 6, 10, 13 & 15 avril à 19h30

08 92 89 90 90 - +33 1 72 29 35 35 – www.operadeparis.fr

Photos Agathe Poupeney/Opéra National de Paris

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