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Critiques / Opéra & Classique

Ciboulette de Reynaldo Hahn

par Caroline Alexander

A la recherche du temps de Hahn : la plus réjouissante réussite parisienne depuis le début de la saison.

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Il y avait longtemps qu’on n’avait pris autant de plaisir à la « re-création » d’une perle oubliée du répertoire lyrique. Pas celui du grand opéra mais, celui de sa petite sœur légère et espiègle, l’opérette. Ciboulette de Reynaldo Hahn vient de reprendre vie sur le plateau de l’Opéra Comique et remplit de bonheur une salle comble.

A sa création en 1923 au Théâtre des Variétés, dans les lendemains de la première guerre mondiale alors que la comédie musicale américaine commençait à conquérir les oreilles européennes, Ciboulette fut une sorte de figure emblématique du divertissement musical. Soixante ans après son entrée à l’Opéra Comique, elle y revient sous les impulsions conjuguées de Laurence Equilbey, chef d’orchestre, de Michel Fau metteur en scène, et de Julie Fuchs irrésistible héroïne du rôle titre. En 1953 la soprano Geori Boué interprétait la malicieuse maraîchère. Au soir de la première, du haut de ses 95 printemps, elle vint saluer le public à la demande de Jérôme Deschamps, maître du lieu. Instant émouvant avant les rafales de belle humeur déclenchées par le spectacle.
Ciboulette de Reynaldo Hahn
Reynaldo Hahn, dandy du Tout Paris

Cette Ciboulette si bien taillée est aussi une superbe révérence à un presque oublié de la vie musicale qui fut, en son temps une figure incontournable de la vie parisienne des années vingt et trente. Reynaldo Hahn (1874-1947) ! On l’entend peu de nos jours. Par-ci, par-là, à petites doses au gré des concerts, ses mélodies, ses pièces pour piano reprennent place dans les concerts. Drôle de destin que celui de ce dandy du Tout Paris, né à Caracas d’un père juif allemand et d’une catholique espagnole, élevé en France dès l’âge de trois ans, dreyfusard naturalisé français en 1907, tour à tour voyageur, conférencier, pianiste accompagnateur, chanteur, journaliste, chef d’orchestre brillant et même directeur de l’Opéra de Paris de 1945 à 1947, année de sa mort. Familier des salons, il fut proche, entre autres, de Sarah Bernhardt, de Sacha Guitry, Alphonse Daudet, Paul Verlaine... Et bien sûr l’amant-ami de Marcel Proust avec lequel il entretint une correspondance entrée dans la littérature. Élève, ami de Massenet, disciple de Messager, ses musiques portent les traces des compositeurs de son temps – Debussy, Ravel, Puccini et, bien entendu, Offenbach, le Mozart des Champs Élysées qui lui avait transmis la démangeaison de plaire et d’amuser.
Ciboulette de Reynaldo Hahn
Ciboulette de Mesdames de la Halle

Ciboulette en est la descendante directe, pêchée dans Mesdames de la Halle, opérette-bouffe créé en 1858 en référence à Victor Baltard qui venait d’achever les Halles qui allaient porter son nom et abriter maraîcher et maraîchères des campagnes qui ceinturaient Paris (voir WT du 15 mai 2012). Sa jeune première amoureuse s’appelait déjà Ciboulette !

Elle n’est plus tout à fait pareille sur la musique que Hahn lui compose à l’âge de 50 ans sur un livret signé Robert de Flers et Francis de Croisset. Grandie, libérée, naïve et rouée à la fois, à l’affut de la gloire, de l’argent et de l’amour. Elle est aidée, secourue – coachée dirait-on aujourd’hui - par le contrôleur Duparquet qui se prénomme Rodolphe et qui pleure encore la Mimi de sa vie de Bohème. Un autoportrait du compositeur en quelque sorte et une façon pour lui de filer un coup de chapeau à Henry Murger et Puccini…

Les textes – rajeunis, concentrés - sont délicieusement drôles, avec des jeux de mots farcis d’ironie – sur les prénoms de femmes – des plages de nostalgie – sur la banlieue de Paris -, les airs se fredonnent taillés pour être repris en chœur : « nous avons fait un beau voyage » et aussi ces deux « tubes » « muguet plaisir d’un jour » et « la valse de Ciboulette », que la salle entonne, préalablement entraînée par une répétition avant le lever de rideau.
Ciboulette de Reynaldo Hahn
Précision et légèreté de Laurence Equilbey, folie et sobriété de Michel Fau

Laurence Equilbey à la tête de l’Orchestre symphonique de l’Opéra de Toulon taquine ici un répertoire qui n’est pas dans ses habitudes mais le fait avec élégance, humour, précision et légèreté. Un régal. Tout comme celui des décors en trompe-l’œil, noir et blanc de cinéma d’antan pour les structures des Halles, camaïeux couleur terre pour Aubervilliers et ses champs. Des trouvailles burlesques s’échelonnent d’un tableau à l’autre, la carriole de Ciboulette et son âne pantin qui remue les oreilles. Les costumes d’un kitsch exquis mêlent les temps et les humeurs, des crinoline aux uniformes de hussard.

Michel Fau a tout compris. Sa mise en scène est à la fois folle, sobre et rapide. En un mot évidente : tout fonctionne, tout s’enchaîne, sans temps morts, sans précipitation. Sa direction d’acteurs est celle d’un fou de théâtre qui en connaît tous les ressorts et tous les désirs. Jusqu’à ne pouvoir résister au bonheur d’être en scène : ce qui nous vaut un numéro de haute voltige comique quand il se transforme en comtesse de Castiglione version Castafiore au château de Moulinsart. Jérôme Deschamps a cédé à la même tentation, il enfile le personnage d’Olivier Métra, compositeur et en fait le patron du théâtre, coincé, perruqué, façon Deschiens. Leur duo fait crouler la salle de rire.
Ciboulette de Reynaldo Hahn
Les jeunes pensionnaires de l’Académie de l’Opéra Comique, l’école pour jeunes professionnels qui vient d’ouvrir ses portes, défendent avec foi et brio les rôles secondaires –Victor, Roger ou la cocotte Zénobie qui fait roucouler Eva Ganizate. Madame Pingret, maquerelle et diseuse de bonne aventure a la gouaille canaille de Bernadette Lafont. Le contrôleur Duparquet a la prestance et la chaleur du timbre du baryton québécois Jean-François Lapointe, Antonin, le benêt milliardaire, amoureux transi, ahuri trouve en Julien Behr, jeune ténor, révélé artiste lyrique de l’Adami en 2009, un double de charme pataud bien en voix, en jambes et en minauderies.

Julie Fuchs : à déguster nature

Ciboulette bien évidemment occupe le haut du podium : la ravissante Julie Fuchs, révélation des Victoires de la Musique 2012, possède tous les atouts pour la rendre irrésistible : du charme et de la verve, une musicalité à la fois souple et stricte, un timbre clair et fluide comme de l’eau de source. A déguster nature.

On aimerait conclure par un vibrant « courrez-y ». Tout est déjà complet, paraît-il. Mais Jérôme Deschamps promet une reprise. A défaut du spectacle on peut aussi en savourer les rumeurs, colloques et concerts ou encore le film que Claude Autant-Lara en tira en 1933

Ciboulette de Reynaldo Hahn, livret de Robert de Flers et Francis de Croisset. Orchestre symphonique de l’Opéra de Toulon, direction Laurence Equilbey, mise en scène Michel Fau, décors Bernard Fau et Citronelle Dufay, costumes David Belugou, lumières Joëlle Fabing.
Avec Julie Fuchs, Jean-François Lapointe, Julien Behr, Eva Ganizate, Bernadette Lafont, Roman Debois, Cécile Achille, Jean Claude Saragosse, Guillemette Laurens, Patrick Kabongo Mubenga, François Rougier, Safir Behloul, Olivier Déjean, Michel Fau, Jérôme Deschamps
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Opéra Comique – les 16, 18, 20, 22, 26 février à 20h – le 24 à 15h

0825 01 01 23 – www.opera-comique.com

Photos E. Carecchio

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