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Critiques / Théâtre

Cette fois sans moi

par Jacky Viallon

Quand un auteur contemporain sort de sa réserve

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Quand on connaît la discrétion et la réserve d’Eugène Durif, dans sa vie publique ou privée, il fait sur scène l’effet d’un bouchon de champagne qui ne trouve pas de plafond pour l’arrêter. D’ailleurs, Durif, ça sonne comme une fuite, comme un petit sifflement imperceptible au départ mais qui prend dans l’espace et la tête des spectateurs une dimension surréaliste. Eugène, puisque c’est son prénom, commence le spectacle masqué, recroquevillé, rapetissé, humilié, frustré, barbouillé, enrubanné puis, peu à peu, il se libère de ces peaux contraignantes pour prendre réellement corps devant nous.
Cette fois sans moi est un spectacle où la chrysalide se transforme en papillon, où Eugène donne tout son éclat. Il déploie ses ailes pour nous offrir en éventail toutes ses fantaisies cachées et enfouies. Le personnage, l’auteur, l’acteur et l’homme se libèrent devant nous en temps réel et c’est un régal de savoir que, chaque soir, il accomplit cette cérémonie. Au terme de cette séance de défoulement salutaire, contraint à traverser le hall pour rejoindre sa loge expatriée à l’opposé, il trottine, encore barbouillé, honteux et de nouveau timide, s’excusant presque de nous avoir ainsi présenté sa personnalité iconoclaste.

Kaléidoscope scénique

Il pousse la provocation contre lui-même à nous interpréter dans une parfaite imitation, la fameuse chanson obsessionnelle et répétitive d’Ouvrard, J’ai la rate qui se dilate... Il y met une telle application qu’elle apparaît d’une fluidité évidente. Mais ce qui est le plus troublant c’est qu’au-delà de la provocation visuelle et verbale de cette « performance », on perçoit en filigrane, pour qui sait le voir ou l’entendre, toute la maladresse attachante d’un artiste qui n’a pas du tout conscience de son talent. Ce qui donne un charme insaisissable à ce kaléidoscope scénique.
Bref Eugène Durif qui, jusqu’alors, écrivait sur la pointe de la plume, des affaires théâtrales en pointillé, se plait outrageusement, à notre grand bonheur, à claquer la porte du ridicule. Il nous expose en pleins feux et au soleil de la scène sa vision extravertie de l’existence. On ne peut qu’inciter le public à rencontrer cet Eugène qui se détache de son Durif, d’ailleurs ne l’avoue-t-il pas dans le titre choisi pour cette extravagance théâtrale, Cette fois sans moi. Prière de laisser son académisme au vestiaire.

Cette fois sans moi, d’Eugène Durif, mise en scène de Karelle Prugnaud, musique de Pierre-Jules Billon, création vidéo de Tito Gonzalez et Agustin Letelier. Avec Eugène Durif et Pierre-Jules Billon. Théâtre du Rond Point, jusqu’au 19 juin. Tél : 01 44 95 98 21.

Photo : Philippe Delacroix

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