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Reportages / Théâtre

Celui qui croyait au ciel et celui qui n’y croyait pas

par Caroline Alexander

L’acteur et le témoin : deux façons de pratiquer la foi

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Deux hommes, l’un à la recherche du divin, l’autre à la recherche de l’humain, se rencontrent, se parlent, s’écoutent et décident d’entamer ensemble un parcours. Au théâtre qui est leur patrie commune mais dans une forme inédite, pas vraiment théâtrale, où le cheminement intérieur de chacun tient lieu de dialogue.

Fin novembre au théâtre Toursky de Marseille leurs échanges donnèrent naissance à deux heures de grâce et d’ouverture au monde. Richard Martin, directeur du lieu, y fut l’acteur, celui qui agit sur le visible, face à Michael Lonsdale, le témoin, celui qui médite sur l’invisible. Ils donnèrent pour titre à leurs différences deux phrases extraites de La Rose et le Réséda, le poème que Louis Aragon dédia à deux héros de la Résistance, Gabriel Péri et Honoré d’Estienne d’Orves, un communiste, un catholique. Ainsi naquit Celui qui croyait au ciel et celui qui n’y croyait pas, plongée dans le réel et envol vers le sacré par la puissance des mots, la magie de la poésie.

Catholique fervent

Les deux hommes sont bêtes de scène et de conviction. A 80 étés, Lonsdale, messager des grands auteurs comme Samuel Beckett, Eugène Ionesco, Marguerite Duras qui furent ses amis, figure familière des seconds rôles au cinéma dans plus d’une centaine de films, vit son talent récemment couronné par un César pour son interprétation de Frère Luc dans Des Hommes et des Dieux, le beau film de Xavier Beauvois. Silhouette haute, à peine courbée, sourcils couleur cendre en bataille, chevelure et barbiche de même aplomb, il a gardé intact le moelleux d’une voix qui pénètre l’oreille comme un onguent. Baptisé par conviction à l’âge de 22 ans, il pratique un catholicisme fervent. Il est le calme, celui qui observe et qui cherche à comprendre.

Taillé dans l’étoffe des rebelles

Richard Martin, son cadet, a été taillé dans l’étoffe des rebelles. Sa religion est le refus des dogmes, sa liberté celle du libertaire. « Ni dieu, ni maître », le slogan des anarchistes mis en paroles et musique par Léo Ferré, son mentor, son ami, son compagnon., peut lui servir d’enseigne. Allergique à toute forme d’oppression ou d’intolérance, physique ou mentale, il milite pour une libre pensée active. Il est le guérillero d’une utopie de fraternité qui l’habite depuis ses plus jeunes années, un idéal qu’il a placé dans toutes ses entreprises, ce Toursky, théâtre des quartiers nord de la ville qu’il fonda il y a près de 40 ans, ses festivals, ses odyssées de la paix (voir webthea septembre 2007), ses rencontres de théâtre méditerranéen et autres. Il est celui qui remue, qui bouge et fait bouger pour que les portes s’ouvrent à tous.

Michael et Richard, Lonsdale et Martin : ils commencèrent à sceller leur collaboration par un autre spectacle de pensée et d’action. « Job ou l’errance du juste », tiré du biblique Livre de Job, oppose et réunit à la fois, l’homme victime de souffrances imméritées et Dieu qui les lui impose. Richard, l’athée, prête son énergie à Job qui cherche à démêler les causes de la fatalité qui le dépouille de tout tandis que Michael accorde la douceur de son timbre à ce Dieu qui régente le monde et lui pardonne ses écarts.

Un arc d’électricité intime

Sur le plateau du Toursky, Aragon ouvre le ballet de leurs échanges. Les deux hommes se partagent La rose et le réséda, celui y croit, celui qui n’y croit pas. En veste de satin grenat et bottillons rouges, Richard Martin appelle à son secours ses amis de cœur, Prévert et son Notre père qui êtes aux cieux dont le public énonce par cœur le deuxième vers « Restez-y », Brassens et une Messe du pendu. Boris Vian qui ne veut pas crever avant d’avoir connu tous les mystères de la vie, Rimbaud qui tangue sur son Bateau Ivre, et Baudelaire et Ferré bien sûr – Merci mon Dieu- Thank you Satan, et même Raymond Devos. Il parle, il joue tendu par une sorte d’arc d’électricité intime.

Une sorte d’apesanteur

Michael Lonsdale ne porte pas de vêtement de scène, juste une écharpe jetée autour du cou. Il lit ses textes comme un musicien qui consulterait une partition connue. Assis ou se mouvant dans une sorte d’apesanteur pour teinter de malice Une prière pour aller au paradis avec les ânes. Le Cantique des Cantiques dans une curieuse traduction où le célèbre « Je suis noire mais je suis belle, filles de Jérusalem », devient « Je suis bronzée, mais je suis charmante... », Verlaine en partage, des Béatitudes, des Psaumes, Saint John Perse, Marguerite Duras et Les Mains de Germain Nouveau, "servantes fidèles qui s’ouvrent sur un nid de pardons...".

Les vocalises de la soprano Marie Demon brisent ça et là l’humeur de l’un ou de l’autres. Des musiciens, Fatos Quérimi et sa clarinette, Michel Baldo au violoncelle et surtout Levon Minassian, l’ange du doudouk, la flûte magique venue d’Arménie interviennent pour colorer les mots de leurs ruptures, dissonances et murmures.

Des textes à la musique, le public suit, subjugué. Les apparents blasphèmes de l’un se fondent dans la tranquille plénitude de l’autre. Ils se complètent, ils représentent le monde.

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