CANDIDE de Leonard Bernstein

Du Rhin au Missouri, Candide de Voltaire croque joyeusement l’Amérique de Bernstein

CANDIDE de Leonard Bernstein

Candide de Leonard Bernstein est un produit rare. Le retrouver à Nancy dans ses impertinentes cavalcades est un petit régal. Contrairement à West Side Story composé à la même époque (1955-56) et qui connut dès sa création un triomphe quasi planétaire (propulsé par le film de Robert Wise), Candide mit du temps à se faire une place au soleil. Plus de trente ans de variations revues et corrigées jusqu’à une version définitive en 1988.

La mise en musique et en chansons (lyrics) du conte de Voltaire glisse entre les catégories comme un savon mouillé, ni opéra, ni opérette, ni « musical » de tradition américaine, ce Candide malaxe un peu tous les genres sans oublier son incontournable dose de philosophie : tout est-il vraiment pour le mieux dans le meilleur des mondes (américains) ?

Il a fallu attendre 2006 pour le découvrir en France sur la scène du Châtelet (voir WT 1048du 19 décembre 2006). L’Opéra National de Lorraine s’en empare à son tour en cette fin d’année et en fait un joyeux spectacle de fête même si les rires y sont rayés de grincements de dents. Voltaire, à travers les tribulations de Candide, flanqué de Pangloss, Cunégonde, Paqette, Maximilien, passait à la moulinette les utopies de son temps, Bernstein et Lillian Hellman sa dramaturge, tous deux visés par le maccarthysme qui ravageait les Etats Unis des années 1950-1954, reportent sur leur pays les illusions et désillusions du naïf pèlerin de la liberté.

La mise en scène de Sam Brown leur emboîte le pas. L’homme de théâtre anglais qui avait signé au printemps dernier, sur cette même scène nancéenne, une belle réalisation de l’Importance d’être constant de Gerald Barry d’après Oscar Wilde (voir WT 3657 du 20 mars 2013), jette Candide et ses acolytes dans les géographies d’un nouveau monde qui emprunte à l’ancien les patronymes de quelques-uns de ses hauts lieux. Ainsi la Westphalie rhénane de Voltaire d’où Candide est expulsé d’un coup de pied au cul, a un équivalent dans le Missouri, un patelin qui compte à ce jour 389 habitants… Ainsi Venise y troque son « s » contre un « c » et propulse ses lagunes en Californie et dans l’Arkansas, Paris se retrouve au Texas (ce qu’on savait grâce au film de Wim Wenders), et Sam Brown épaulé par sa décoratrice Annemarie Woods y coiffe la Tour Eiffel d’un chapeau de cow-boy…

Leur Candide naît chez les Amish, la secte anabaptiste qui prêche le refus « de se conformer au monde qui vous entoure » ce qui n’est pas loin de la pensée du chantre du siècle des Lumières. Barbes longues et larges couvre-chefs pour les hommes, tabliers et bonnets blancs pour les femmes, ils partent à la rencontre de leurs destins guidés par des fusées des compas dressés et des cartes de géographie qui se découpent selon les lieux, les humeurs et les allusions plus ou moins déguisées à la corruption des politiciens, l’appétit des colons, la soldatesque en guerre au Vietnam. Tout ce petit monde s’agite à hue et à dia entre BD et dessin animé d’un Disneyland de parodie où cultiver son jardin relèverait de l’art d’échapper au pire.

Belle distribution mitonnée par Valérie Chevalier-Delacour, directrice artistique de la maison et, depuis le 5 décembre désignée future patronne de l’Opéra national de Montpellier. Chad Shelton, ténor né au Texas campe un Candide plutôt bonhomme tandis que la longiligne soprano Ida Falk Winland pare Cunégonde d’aigus fusant comme des éclairs et que Beverly Klein dote la vieille d’un humour pimenté de dérision. Michael Simkins fait partie de ces acteurs anglais pour lesquels le chant est aussi naturel que la parole. Véritable Fregoli au timbre de baryton, il endosse tout à tour les frusques et les âmes du commentateur (c’est-à-dire de Voltaire), de Pangloss le philosophe, de Martin et de Cacambo, passant de l’un à l’autre avec un « very british » détachement.

Dans la fosse, le jeune chef américain Ryan McAdams insuffle un swing endiablé à l’orchestre symphonique et lyrique de Nancy. On peut danser place Stanislas !

Candide de Leonard Bernstein d’après Voltaire, orchestre symphonique et lyrique de Nancy direction Ryan McAdams, chœur de l’Opéra National de Lorraine, mise en scène Sam Brown, décors Annemarie Woods, costumes Anna Fleischle, lumières D.M. Wood, chorégraphie Lorena Randl, vidéo David Leclerc. Avec Chad Shelton, Ida Falk Winland, Michael Simkins, Beverley Klein, Kevin Greenlaw, Gwawr Edwards, Victor Ryan Robertson, Andrew Rees, Richard Burkhard, Charles Rice, Steven Beard, Ronald Lyndaker, Pascal Desaux, Benjamin Colin, Ill Yu Lee, Lucy Stevens, Nicholas Johnson.

Nancy -Opéra National de Lorraine les 5, 6, 10, 11 décembre à 20h – le 8 à 14h.

03 83 85 30 60 - www.opera-national-lorraine.fr

Photos : Opéra National de Lorraine

A propos de l'auteur
Caroline Alexander
Caroline Alexander

Née dans des années de tourmente, réussit à échapper au pire, et, sur cette lancée continua à avancer en se faufilant entre les gouttes des orages. Par prudence sa famille la destinait à une carrière dans la confection pour dames. Par cabotinage, elle...

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