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Critiques / Opéra & Classique

Berlioz par deux fois

par Christian Wasselin

Valery Gergiev nous rappelle que la musique de Berlioz n’est rien sans des interprètes d’exception.

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Les amoureux de Berlioz sont souvent dépités ou désespérés à la fin des concerts au cours desquels est jouée la musique de leur héros. Celle-ci exige de telles qualités en effet que la déception, routine ou incompétence oblige, est la plupart du temps au rendez-vous. Il arrive a contrario qu’un interprète d’exception fasse sien le message de Berlioz (il doit « sentir comme moi ») et réveille la beauté contenue dans le livre des merveilles.

C’est ce qui s’est produit par deux fois, Salle Pleyel, en compagnie du London Symphony Orchestra (qui s’est forgé de longue date une mémoire et une pratique berlioziennes en compagnie du très regretté Colin Davis) et de Valery Gergiev, l’un des rares chefs qui nous comblent aujourd’hui dans ce répertoire. Il suffit de le regarder diriger avec cette micro-baguette qui n’appartient qu’à lui (une allumette ?) pour se convaincre de ses vertus : rien avec Gergiev n’est laissé au hasard, chaque pupitre est exhorté à répondre avec cette « précision extrême unie à (cette) verve irrésistible » exigée par Berlioz ; l’extrême exigence du chef fait que chaque note est habitée, que chaque silence devient éloquent (ah, la toute fin de Cléopâtre, après les derniers mots murmurés par la reine expirante !). Souple, aérienne, fébrile, l’Ouverture de Waverley se fait l’image sonore de la gestique du chef, dont les doigts palpitent et les mains s’envolent. On oubliera peut-être plus vite la Cléopâtre de Karen Cargill, qui n’a ni une couleur de mezzo, ni une agilité de soprano, et qui essaye de compenser par un engagement dramatique assez convenu tout ce que son timbre, ses effets de poitrine et son vibrato peuvent avoir de peu flatteur.

Effet d’ébriété

La Symphonie fantastique est jouée cent fois par saison un peu partout dans le monde, mais avec Gergiev elle captive à chaque seconde. Rêveuse, passionnée, tendue à chaque instant, elle est riche de cette instabilité qui la fait frémir de bout en bout. Rien à voir ici avec la lecture prosaïque d’un Leonard Slatkin avec l’Orchestre national de Lyon, lors de l’édition 2013 du Festival de La Côte-Saint-André, qui se contentait de jouer les notes sans donner sens ni expression à la musique (mais le débat sur l’expression en musique est sans fin !) : Valery Gergiev se place au cœur de la partition et non pas à la périphérie, sans pour autant solliciter l’effet. On citera en particulier la manière dont il installe un prodigieux effet d’ébriété, dans le « Songe d’une nuit de sabbat », au moment où les violoncelles et les altos lancent le long crescendo qui conduit à une série d’accords martelés aboutissant eux-mêmes à la superposition de la Ronde du sabbat et du Dies irae. On regrettera seulement que les harpes du London Symphony Orchestra (deux seulement, et noyées dans l’orchestre) aient une sonorité aigrelette et maigrelette, et que les bois, excepté une splendide clarinette, ne soient pas à la hauteur du reste, notamment des cordes.

Dans Roméo et Juliette, le lendemain, la tension retombe d’un degré, peut-être en raison des interventions du chœur, qui par ailleurs n’est pas idéalement disposé (on aimerait que les voix des jeunes Capulet sortant du bal, au début de la Scène d’amour, arrivent du lointain). Les jeunes Guildhall Singers abordent le Prologue avec finesse, mais le London Symphony Chorus, pâle et peu articulé, survole la partition, là où l’orchestre reste d’un engagement sans faille. Les trois solistes s’en sortent avec les honneurs. Olga Borodina est bien plus crédible ici qu’en Marguerite, en février dernier, sous la direction de Tugan Sokhiev ; Kenneth Tarver joue le Scherzetto autant qu’il le chante, Evgeny Nikitin s’impose par sa diction et son autorité. On fera les mêmes réserves sur les harpes et les bois, mais l’ensemble est d’une facture splendide et nerveuse. Berlioz aurait-il reconnu là cette « fougue réglée », cette « sensibilité rêveuse », cette « mélancolie pour ainsi dire maladive » qu’il appelait de ses vœux ? On a envie de répondre oui. Et de réentendre Gergiev diriger Berlioz.

photo dr

Berlioz : Ouverture de Waverley, Cléopâtre (avec Karen Cargill, mezzo-soprano), Symphonie fantastique. Roméo et Juliette (avec Olga Borodina, mezzo-soprano ; Kenneth Tarver, ténor ; Evgeny Nikitin, basse ; les Guildhall Singers et le London Symphony Chorus). London Symphony Orchestra, dir. Valery Gergiev. Salle Pleyel, Paris, 16 et 17 novembre 2013.

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