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Critiques / Opéra & Classique

Musique, expression, architecture

par Christian Wasselin

Plusieurs concerts donnés au Festival de La Côte-Saint-André et au Festival de La Chaise-Dieu réalimentent le débat sur la nature de la musique.

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Directeur du Festival de La Côte-Saint-André depuis 2009, Bruno Messina ne veut pas se contenter de faire entendre de la musique ou de défendre et illustrer un grand artiste, il a aussi choisi d’ancrer Berlioz dans son terroir, c’est-à-dire à la fois de célébrer le compositeur mais aussi de faire entendre aux spectateurs d’où il vient, quelles sont ses attaches et dans quel décor, dans quel univers, dans quelle histoire s’est épanouie sa jeune sensibilité. Aussi, si l’on peut déplorer la dispersion de la programmation du festival (a-t-on vraiment envie d’entendre, dans un pareil contexte, Le Sacre du printemps, Les Tableaux d’une exposition ou Ainsi parlait Zarathoustra, même si l’on part du principe que Berlioz a tout inventé et que la musique lui doit tout ?), on ne peut que se féliciter de certaines manifestations qui donnent un tout autre éclairage sur le Dauphiné ou sur l’Italie toute proche. C’est ainsi, le 22 juillet dernier, qu’a eu lieu, au pied des ruines du château de Bressieux proche de la ville natale de Berlioz, la fonte de deux cloches selon un procédé traditionnel qui n’est pas si loin de l’alchimie, et qui a rappelé à plus d’un berliozien l’épisode de la fonte de la statue (avec moule, terre matricielle, fournaise, métal en fusion, etc.) dans l’opéra Benvenuto Cellini.

D’année en année cependant, et c’est là une autre initiative essentielle, on se rend compte que le héros du Festival Berlioz est bien le Jeune orchestre européen Hector Berlioz, qui réunit de jeunes musiciens (l’un d’entre eux a treize ans !) sous la houlette des instrumentistes-tuteurs de l’orchestre Les Siècles, tous jouant sur instruments d’époque et tous emmenés par François-Xavier Roth, qui est décidément l’homme de la situation.

Sentir pour interpréter

Il était intéressant, à cet égard, d’entendre dans Béatrice et Bénédict ce Jeune Orchestre et, le lendemain, l’Orchestre national de Lyon. Excellente formation venue avec son nouveau directeur musical Leonard Slatkin donner le Requiem l’année dernière, et proposant cette fois trois œuvres ayant en commun l’utilisation du thème rituel du Dies irae : L’Île des morts de Rachmaninov, la Totentanz de Liszt (avec au piano Bertrand Chamayou) et la Symphonie fantastique. Cette soirée était captivante sur le double plan de l’interprétation et de l’expression, même si hélas les cloches fondues l’avant-veille n’étaient pas encore utilisables.

L’interprétation, d’abord. Berlioz fut l’un des premiers à noter scrupuleusement les nuances et les tempos qu’il entendait obtenir de ceux qui abordent sa musique ; l’improvisation ou le déboutonné ne font pas partie de sa manière de composer. En même temps, il rappelle ceci, qui est essentiel : « Les exécutants, leur directeur surtout, doivent sentir comme moi ». La rigueur est nécessaire, mais elle n’est pas suffisante. « L’à peu près est tout à fait faux », dit encore Berlioz, quand fait défaut cette « sensibilité rêveuse », cette « mélancolie pour ainsi dire maladive » qu’il éprouve et que les interprètes doivent éprouver avec lui.

Il y a des mots tels que « folie » ou « démesure » qu’on utilisait à tort et à travers, autrefois, pour qualifier la musique de Berlioz. Or, on aurait bien voulu avoir un peu de folie, un peu plus de démesure dans l’interprétation de Leonard Slatkin, impeccable technicien mais avant tout pourvoyeur de notes, alors que certains, sans rien abandonner de leur précision, mettent mille intentions poétiques derrière chaque mesure. Un bel orage s’était déchaîné pendant l’entracte : il s’est interrompu après le « Bal », alors qu’on aurait aimé qu’il donne la réplique à l’orage un peu mesquin de la « Scène aux champs » selon Slatkin.

Oui mais que signifie la musique ?

A moins qu’une partition contienne tous les éléments nécessaires à son exécution, donc à sa réception, et que l’interprète n’ait pas à chercher à la rendre expressive puisqu’elle est déjà un tout organisé, prêt à dire ce qu’il a à dire et comme il entend le dire. A moins encore que la musique, après tout, comme le disait si bien Stravinsky, n’exprime rien et ne vaille qu’en elle-même, pure combinaison de sons, de rythmes et d’harmonies destiné à la jouissance de l’esprit et des sens. Mais Berlioz, héritier de Beethoven, ne parlait-il pas de « genre instrumental expressif » ? Disputatio sans fin qu’aurait pu relancer aussi l’intégrale des sonates pour piano de Beethoven donnée par François-Frédéric Guy dans l’église de La Côte-Saint-André (nous n’avons assisté qu’à deux des neuf récitals), et qu’on aurait pu comparer au récital de Michael Levinas (trois sonates de Beethoven et des études de Levinas lui-même) qui eut lieu quelques jours plus tard dans l’auditorium Cziffra de La Chaise-Dieu. Des deux pianistes, singulièrement, c’est Levinas qui semblait, toutes choses égales par ailleurs, le moins soucieux d’architecture, le plus soucieux d’expression.

Mais, cette fois, qu’est-ce que l’architecture en musique ? La musique, qui est en soi construction et organisation, n’est-elle pas, quand elle est jouée, l’âme du lieu dans lequel elle est jouée ? Auquel cas la reconstitution de la messe de couronnement du roi George II (1727), dans l’abbatiale de La Chaise-Dieu, et le concert de pièces a capella donné par l’ensemble Tenebrae dans la collégiale Saint-Georges de Saint-Paulien, furent deux occasions, pour chacun de ces splendides édifices, d’animer leurs corps de pierres. Si la musique en plein air n’existe pas, comme l’affirme Berlioz, c’est bien que la musique sans édifice pour l’accueillir ressemblerait à une âme sans corps.

Christian Wasselin

photo : fonte de cloches au pied du château de Bressieux.

Festival Berlioz de La Côte-Saint-André, du 22 août au 1er septembre 2013 (www.festivalberlioz.com). Festival de La Chaise-Dieu, du 21 août au 1er septembre 2013 (www.chaise-dieu.com).

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