Accueil > Beaumarchais de Christian Wasselin

Critiques / Théâtre

Beaumarchais de Christian Wasselin

par Gilles Costaz

Le mouvement perpétuel

Partager l'article :
Version imprimable de cet article Version imprimable

Notre ami Christian Wasselin consacre à Beaumarchais une fort belle biographie. Cela peut surprendre de la part d’un grand observateur de la vie musicale, mais l’on a oublié, ou on le sait peu, que l’auteur du Barbier de Séville était aussi un musicien : il écrivait des partitions de diverses natures, composait des chansons, adorait la harpe dont il jouait avec élégance ; il avait un sens musical de la vie. Mais ce n’est que l’une des facettes de l’homme qui ne se consacra pas de façon prioritaire au théâtre, tant il eut d’activités et de passions. Après les grands essais qui lui ont été consacrés – ceux de Maurice Lever, Jean-Pierre de Beaumarchais, Gilles Dussert, les travaux de Jacques Boncompain sur la création par Beaumarchais de ce qui deviendrait la Société des auteurs et compositeurs dramatiques -, Wasselin ne dispose pas vraiment de nouveaux documents – à part quelques lettres, généralement amoureuses, plus ou moins connues mais regroupées et réédités, ou bien transmises par des collectionneurs. Mais il a son regard personnel, sa propre culture du XVIIIe siècle et cet art du recoupement qui associe soudain ce qui n’avait pas été mis en regard.
Beaumarchais est le fils d’un horloger parisien. Il devient donc horloger et fait même progresser certaines techniques de l’horlogerie. Mais, quand il en aura fini avec ce métier, qu’on ne le prenne pas pour un bricoleur d’horloges : il laissera tomber, pour qu’elle se fracasse, la montre d’un aristocrate qui, tendant son boîtier à Beaumarchais, voulait s’offrir à la fois une réparation gratuite et le plaisir d’humilier un inférieur. D’autres aspirations emportent ce manuel si cérébral : le goût des affaires, les négociations diplomatiques autant que commerciales, la réussite sociale et ses signes extérieurs de richesse. C’est ainsi qu’il sera armateur, vendeur de fusils, marchand multi-cartes, procédurier endiablé, espion pour Louis XV, camarade du chevalier d’Eon, militant de la création des canalisations dans Paris... Il ne sépare guère les causes nobles du commerce : il soutient l’indépendance des Etats-Unis d’Amérique, mais en leur vendant des armes. Il crée la Société des auteurs, pour mettre fin à une exploitation éhontée des oeuvres mais grâce à un sens du profit rare chez les écrivains. L’homme n’en est pas moins dévoué : il se ruine pour éditer les oeuvres de Voltaire après sa mort, il se montre plus fidèle en amitié qu’en amour. Mais il joue à tellement de jeux que les parties engagées se retournent souvent contre lui. Ses dernières années, pendant et après la Révolution, manquent de gloire.
C’est un véritable récit romanesque que Wasselin a troussé et où tout est authentique. Du moins son ouvrage peut se lire ainsi. Surtout, à travers l’écheveau des épisodes, le biographe dessine un personnage à l’activité et à l’agilité stupéfiantes mais fort différent de sa légende. Augustin Caron de Beaumarchais n’est en rien un révolutionnaire, comme peut le faire croire l’insolence prodigieuse du Mariage de Figaro. Il n’est pas non plus quelqu’un qui a mis l’écriture totalement au centre de sa vie, même si ses libelles cinglants et foudroyants sont d’étonnantes pages de littérature. Il a cultivé le goût de la musique d’une manière qui n’est pas négligeable (Salieri composa l’opéra Tarare à partir de son livret). Il n’a pas choisi entre ses différents talents ! Wasselin le saisit avec la juste distance de l’historien, dans une langue vive, aux formules justes et amusées. Ce livre a à la fois le sens du plan fixe et de l’image qui s’emballe. C’est ce qu’il faut pour attraper Beaumarchais toujours courant, toujours sautant dans le pré voisin de celui où on croyait le tenir. Wasselin, enfin, est un mélomane qui parle fort bien et de l’art dramatique et de l’écriture : « Homme de théâtre, Beaumarchais s’attache aux caractères, et d’abord aux siens. Il sait que la vie est une circulation, et non pas un état stationnaire. Tel un disciple de Diderot, il prouve la philosophe en agissant, il philosophe avec son corps ». Voici Beaumarchais cadré, étudié, braqué, fixé, filmé dans son mouvement perpétuel.

Beaumarchais de Christian Wasselin. Folio Biographies, Gallimard, 352 pages, 9 euros.

Photo : Beaumarchais par Nattier.

Le Mur d'affiches


Visitez le Mur d'Affiches...

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.