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Critiques / Festival

Angélica Liddell révoltée incandescente

par Jean Chollet

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Incontestablement la découverte de cette jeune femme espagnole, auteure, metteuse en scène et interprète de ses propres créations constitue l’évènement cette édition du festival.
Fondatrice en 1993 à Madrid de la compagnie Atra Bilis, qui s’inscrit dans une filiation du courant culturel et artistique libertaire “La Movida” apparu après la mort de Franco, Angélica Liddell a créé depuis une vingtaine de spectacles. Parmi ceux-ci, les deux créations présentées en Avignon témoignent de la force de son engagement artistique pour stigmatiser les fractures du monde d’aujourd’hui à travers ses propres blessures et ses révoltes.

La Casa de la fuerza (La Maison de la force)

Une petite fille traverse le plateau du Cloître des Carmes dans un avion rose à pédales avant d’aller dormir en souhaitant bonne nuit aux femmes qui l’entourent. Ainsi, s’ouvre l’univers de cette maison singulière où trois femmes (Getsemani de San Marcos et Lola Jimenez bientôt rejointes par Angélica Liddell) en robes de bal, fument quelques clopes et descendent moult bières dans une complicité faite de rires, de pleurs et d’embrassades, tout en parlant de leurs amours meurtris par les blessures et les humiliations traduites jusque dans l’exposition des corps dénudés. Vient un orchestre de mariachis dont les musiques provoquent un prolongement de l’ivresse et entraînent Angélica Liddell dans une saisissante interprétation de vielles chansons mexicaines, revisitées avec une rage et une intensité bouleversantes, qui résonnent comme un appel à survivre exprimé par les tensions de sa voix et de son corps. Lorsque l’orchestre disparaît, s’engage dans un calme apparent des exercices culturistes tour à tour cocasses ou émouvants exécutés par les trois comédiennes comme autant de signes de manifestations de résistance ou de luttes et de refus du machisme universel.


Que c’est triste Venise

Le second volet du spectacle s’ouvre en janvier 2009. Angélica part seule pour Venise et livre des extraits de son journal intime portant témoignage d’une histoire d’amour désagrégée, faite d’humiliations et de violences morales, côtoyant le sordide dans sa chambre d’hôtel face à une web cam et révélant sans pudeur les pulsions intimes nées de son désespoir, attisé par les images télévisuelles des bombardements israéliens sur la Bande de Gaza. Ainsi, elle tisse un lien entre deux formes de violence et d’horreur. “Quand je parle de ma douleur, je la relie à une douleur collective. La douleur de l’autre est aussi réelle que ma propre douleur.”. Au bout de sa haine d’elle-même et de la barbarie des hommes, elle se scarifie aux jambes et aux bras dans un rituel qui semble expiateur des malheurs du monde. Puis, recueillant son sang sur des mouchoirs blancs, elle recouvre avec douceur le visage de ses partenaires dans un signe d’apaisement. Mais, le chao de l’humanité ne tarde pas à ressurgir avec les installations de canapés disposés par les comédiennes comme autant de tombes fleuries, et leurs manipulations de dizaines de sacs de charbon pelletés sur le sol jusqu’à l’épuisement comme pour enterrer leurs espérances. Un univers de noirceur qui suscite empathie et émotion.

En paix … peut être.

Avant de trouver une forme de douceur et d’espoir de sérénité, le dernier volet de cette représentation frappe encore avec les paroles de trois mexicaines (Cynthia Aguirre, Perla Bonilla, Maria Sanchez) qui égrènent avec retenue les noms et l’âge de quelques unes des victimes et de leurs massacres atroces, commis dans la ville de Ciudad Jerez au nord du Mexique à partir de 1993, portant sur une majorité de jeunes femmes âgées de 13 à 25 ans violées et mutilées. Une manière saisissante de témoigner pour traquer l’oubli dans un espace habité de croix et de fleurs, avant un plaidoyer – discutable - pour enfanter dans l’inceste des hommes faibles débarrassés de leurs instincts guerriers et dominateurs. Vient alors le temps de la consolation, avec le chœur des femmes entourant un violoncelliste – chanteur (Pau de Nut), qui interprète avec une douceur poignante de Love me tender et de Ne me quitte pas, puis l’apparition de “ l’homme le plus fort d’Espagne ” (Juan Carlos Heredia) colosse de 170 kilos, renversant une voiture posée sur le plateau ou soulevant un bloc de pierre, mais devenu doux et pacifique au contact des femmes. Ainsi s’achève ce long spectacle (5 heures) que le public applaudit longuement debout, chaviré par les sensations éprouvées au fil d’une représentation qui associe le théâtre à la performance dans le refus de la convention et dont les outrances ne sont jamais gratuites. Il parvient à faire ressentir sans pathos, par la parole et par le corps comme dans l’énergie déployée, la nécessité de révolte et de liberté pour panser les blessures et la douleur. Un spectacle choc aux images indélébiles, mises en lumière avec finesse et poésie par Carlos Marquerie.

El Año de Ricardo (L’Année de Richard)

Après l’impact de La Casa de la fuerza, le second spectacle d’Angélica Liddell est présenté trois fois à guichets fermés dans la salle de la Chapelle des Pénitents blancs, laissant bon nombre de spectateurs potentiels insatisfaits. Il date de 2005, une période où l’artiste espagnole présentait encore l’essentiel ses créations seule en scène. C’est le cas pour ce spectacle, où seulement accompagnée d’un complice muet répondant au nom de Catesby (un des personnages shakespearien) à la fois serviteur et faire-valoir, elle entre dans le personnage de Richard III avec la fureur monstrueuse qu’elle lui impute. Dans un espace peuplé d’un lit, d’objets hétéroclites, d’un sanglier empaillé, sous un tableau religieux et des photographies d’enfants victimes de guerres, Liddell n’a pas besoin d’artifices pour incarner la difformité du tyran, tout son corps et sa gestuelle en portent les traces. Le corps tordu, elle éructe, insulte, rote, boit, pisse ou défèque, les fesses à l’air ou se lavant l’entre-jambes, plongée dans le trash pour provoquer la répulsion du personnage. Son discours explosif croise l’état maniaco-dépressif qu’elle prête à Richard et ses indignations face à l’état du monde. Elle tire sur tout ce qui le régit, les exactions du pouvoir, la primauté du fric et de l’économie sur la politique et le social, les détournements de la démocratie où les dictatures sanglantes sont dépassées puisque “il suffit d’être élu par le peuple”, ou encore l’ Eglise avec Pie XII “qui devait puer le gaz avec tous ces juifs sur la conscience” avant d’attaquer son pays sur son absence de culpabilité après sa collaboration avec les nazis. Les mots proférés avec violence ou dans une douceur inquiétante, semblent issus de la lutte intérieure qui se livre entre Richard et Angélica.
Un spectacle dérangeant à bien des titres, qui, au-delà de la performance saisissante de la comédienne au bout de la douleur, frappe comme un coup de poing pour réveiller les consciences. C’est aussi un des rôles du théâtre.

La Casa de la fuerza (La Maison de la force) texte et mise en scène Angélica Liddell, avec Cynthia Aguirre, Perla Bonilla, Getsemani de San Marcos, Lola Jiménez, Angélica Liddell, Maria Morales, Maria Sanchez, Pau de Nut (violoncelle), l’Orchestre Solis (mariachis), Juan Carlos Heredia, lumière Carlos Marquerie, costumes Josep Font, Angélica Liddell, Maria Escoté. Durée : 5 heures entractes compris.

El Año de Ricardo (L’année de Richard) , texte, mise en scène, scénographie et costumes Angélica Liddell, lumière Carlos Marquerie, avec Angélica Liddell et Gumersindo Puche. Durée : 2 heures

© Christophe Raynaud de Lage

© Francesca Paraguai

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