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Critiques / Théâtre

Une maison de poupée d’Ibsen

par Gilles Costaz

Une rigoureuse condensation

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Il y a du monde dans les maisons bourgeoises d’Ibsen : des domestiques, des amis, des passants, des fréquentations oubliées qui reviennent soudain troubler la tranquillité présente. La compagnie Philippe Person et la société de production Serge Paumier, sans doute pour des raisons compréhensibles de budget à réunir, montent Maison de poupée avec quatre acteurs, et même quatre personnages, aucun comédien ne jouant deux rôles. C’est un pari, un exercice, un patinage difficile sur une glace fragile (nous sommes en Norvège !). Dans la pièce intégrale, un monde social et même des enfants entourent Nora, la jeune femme mariée à un directeur de banque raide comme la justice, au point de ne pas comprendre que son épouse a, autrefois, fait un faux pour le sauver et sauver leur ménage. L’essentiel du texte se passe entre Nora, son amie d’enfance Linde et son mari. Puis entre en jeu un homme indélicat qui vient faire chanter Nora en menaçant de révéler l’existence d’un papier où la signature du père de Nora n’est pas de la main de cet homme mais a été contrefaite par sa fille, juste après la mort du père. Tels sont les protagonistes. Avec eux interviennent d’autres personnages, notamment le docteur Rank, le confident, le conseiller, l’amoureux secret de Nora. Ce toubib disparaît dans l’adaptation de Person, en même temps que la vieille nourrice, la servante et les trois gamins !
Cette focalisation sur un quatuor mène à un spectacle d’une forme sèche, quasi mathématique, dans un décor d’ailleurs géométrique – un salon rectangulaire occupé par une grande table et fermé par une paroi vitrée -, c’est-à-dire tendu, infernal, impitoyable. On perd en atmosphère, on gagne en tension. Et l’essentiel du drame – la transformation de Nora sortant de l’enfance et de la sujétion, l’aveuglement machiste du mari qui comprend trop tard – a lieu, est joué sous nos yeux. Florence Le Corre est une excellente Nora, traduisant avec sûreté et de façon graduée le chemin qui va de la gentillesse inconsciente à une lucidité inébranlable. (La scène de la danse napolitaine, qui était le clou des mises en scène du siècle dernier et que tous les metteurs en scène modernes escamotent parce qu’elle leur paraît folklorique, est ici très bien traitée). Philippe Calvario compose un mari jeune qui n’a donc rien à voir avec les barbons obtus de la tradition et donne ainsi une intéressante rudesse, plutôt juvénile, au personnage. Nathalie Lucas joue l’amie d’enfance en en dessinant avec justesse l’aspect sincère, touchant et feutré : ce type de personne qui ne cherche pas la lumière et se met naturellement au second plan. Philippe Person s’est accordé le rôle du maître-chanteur et il l’interprète dans une totale sobriété, comme s’il était un être mystérieux livrant quelques-uns de ses mystères malgré lui. Jolie incarnation : c’est un diable élégant dans l’apparence et le contraire d’un traître quand il cesse ses inquiétantes allées et venues d’homme de l’ombre.
Toute la pièce d’Ibsen n’est pas là, mais cette condensation rigoureuse contient beaucoup de sa glace et de son feu.

Une maison de poupée d’Henrik Ibsen, adaptation de Philippe Person d’après la traduction de Régis Boyer, mise en scène de Philippe Person, décor de Vincent Blot, lumières d’Alexandre Dujardin, avec Florence Le Corre, Nathalie Lucas, Philippe Calvario et Philippe Person.

Lucernaire, 21 h, tél. : 01 45 44 57 34, jusqu’au 21 janvier. (Durée : 1 h 30).

Photo Pierre François.

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