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Critiques / Théâtre

Tuer Phèdre

par Gilles Costaz

Le maître et l’apprenti

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Un jeune homme frappe à la porte du lieu de travail d’un metteur en scène très connu. Le grand artiste se méfie : cet inconnu cherche-il un rôle ? Veut-il des conseils, une formation, établir une relation de maître à élève ? Sait-il ce qui vient de se passer, c’est-à-dire le renvoi de l’acteur que le maître avait choisi pour jouer avec lui une vision très neuve du Phèdre de Racine ? En fait, le jeune n’arrive pas par hasard. Il y a entre ces deux personnages quelqu’un qu’ils connaissent l’un et l’autre, et peut-être plus que cela. Le grand homme est peu à peu séduit par son cadet et lui propose de répéter la pièce. Un amour naît entre eux, mais traversé et ralenti par des mystères qui restent dans l’air. Peu à peu, au fil des jours et des moments de rencontre, on comprendra le jeu du jeune homme et leur relation ira jusqu’à un dénouement imprévu.
La nouvelle pièce d’Alberto Lombardo (Un parfum de mongolfière, Octave et les Malheureuses) s’adresse à plusieurs sensibilités de spectateur. Sa construction à rebondissements en fait une œuvre à suspense, dont la vérité tournoyante est particulièrement stimulante. La relation entre les deux personnages a son poids d’amour et de désir : le maître est amoureux du jeune homme, mais le jeune homme l’est-il ? Et, dans le dialogue, on ne parle que de théâtre, c’est-à-dire de la vie et du travail de l’acteur, de l’importance du temps dans la création, de Phèdre, de ce que l’art dramatique a d’unique – merveilleuse pratique qui se nourrit du répertoire (Racine ! Beaucoup d’extraits de Phèdre sont dits et prennent d’étranges résonances dans ce face à face), de la recherche personnelle et des coups de foudre de la vie. Lombardo est encore un peu jeune pour nous laisser un testament, mais il y a de cela : ce texte contient ses vérités, après tant d’années d’activités comme auteur et comme acteur. Ces vérités sont fortes et sont belles.
La représentation, qui n’utilise pratiquement pas d’éléments de décor, repose sur les comédiens. Dans le rôle du jeune homme, Maxime Fabia est encore un peu vert, avec une diction très particulière. Il est ainsi parfaitement ce débutant, cet arrivant dont on ne sait rien et qui lui-même ne sait pas grand-chose du théâtre. Fabia sait être plus proche de la rue que des univers de cours de théâtre. Il est plus vrai que bien des acteurs ayant macéré dans un univers purement « théâtreux ». Alberto Lombardo joue lui-même le grand artiste qui, lui, sait tout, sauf résister à la passion quand elle prend le visage d’un jeune inconnu. Sans doute n’est-il pas assez vieux pour incarner l’un de ces tyrans de la scène qui ont formé (ou déformé ! ) des générations d’acteurs. Mais il a du charme, de l’habileté, de l’intériorité ainsi que, souterraine et évidente, une connaissance profonde du métier. Il est dense, avec l’art des tempos justes. Entre ces deux comédiens le feu prend et s’alimente d’une pertinente réflexion sur le théâtre.

Tuer Phèdre d’Alberto Lombardo, mise en scène de l’auteur, collaboration artistique de Maxime Fabia et Alberto Lombardo, direction artistique d’Eve-Marie Courbon et Marine Martin-Ehlinger, lumière de Monica Romanisio.
A la Folie Théâtre, tél. : 01 43 55 14 80, les vendredi et samedi à 19h30, jusqu’au 31 mai. Texte aux éditions Le Solitaire. (Durée : 1 h 15).
Photo Vincent Desauti

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