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Marie-Nicole chez Marguerite

par Christian Wasselin

Dans la salle Marguerite, perchée comme une nacelle tout en haut du bâtiment Gaveau, Marie-Nicole Lemieux interprète des lieder et des mélodies inspirés par Goethe et Baudelaire.

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EFFERVESCENCE À LA SALLE GAVEAU, ou plutôt dans le bâtiment Gaveau, au 45-47, rue de La Boétie, dans le VIIIe arrondissement de Paris. Nous sommes le 18 novembre, et voici venir Fabrice Luchini et Michel Onfray. Au menu : Nietzsche, sa pensée inclassable, ses aphorismes ravageurs. Mais quelques étages au-dessus, dans la salle Marguerite, un tout autre moment a lieu : « L’Instant lyrique » de Marie-Nicole Lemieux. Marguerite, c’est bien sûr la pianiste Marguerite Long, qui a beaucoup joué salle Gaveau et a donné son nom à un concours célèbre, et on se réjouit qu’une salle qui porte son nom revienne à la vie après une minutieuse restauration. Une salle intime, dans laquelle les voix claquent telles des voiles par grand vent, avec des pianos qui grondent comme des houles si l’on n’y prend pas garde.

Aller entendre Marie-Nicole Lemieux, dans le cadre d’un récital ou d’une représentation lyrique, c’est toujours la promesse de quelque chose qui dépasse la simple interprétation, ou qui bifurque vers un plaisir inattendu. Et nous ne sommes pas déçus : la pétulante chanteuse québécoise nous offre un copieux récital en deux parties, la première allemande avec des lieder composés sur des textes de Goethe, la seconde française avec des mélodies sur des poèmes de Baudelaire. La voix est là bien sûr, chaleureuse, charnue, plus mezzo que vrai contralto, car le timbre de Marie-Nicole Lemieux n’a rien à voir avec celui d’une Marilyn Horne ou, a fortiori, d’une Kathleen Ferrier. C’est un timbre relativement clair, qui peut s’assombrir à l’occasion, et qui vaut précisément par sa capacité à se colorer. Ce qui compte également, c’est l’aisance de la chanteuse dans les répertoires qu’elle aborde, l’extrême concentration qui est la sienne sous des dehors on ne peut plus décontractés, et le bonheur qu’elle éprouve d’être là.

Les dimensions intimes de la salle Marguerite font merveille dans la partie allemande, même si le piano de l’attentif Daniel Blumenthal sonne un peu dur dans le trépidant Der Musensohn de Schubert, pris avec un entrain irrésistible par Marie-Nicole Lemieux. Mais après deux lieder paisibles et subtils de Fanny Hensel Mendelssohn (la sœur chérie de Felix, que les mœurs du temps contraignirent à cesser de composer), Kennst du das Land de Wolf (après qu’on a entendu, au tout début du récital, le lied de Schumann sur le même texte) prend une ampleur cosmique. Les crescendos de Gretchen am Spinnrade de Schubert, abordé comme un air particulièrement dramatique, nous avaient prévenus : le lied est ici le lieu des passions exacerbées.

L’intimité sans fin

La seconde partie est plus favorable à l’union de la voix et du piano, et Marie-Nicole Lemieux peut y déployer sans réserve son amour gourmand de la langue française. Ce qui ne lui interdit pas quelques facéties comme elle les aime : un commentaire amusé sur le couinement d’une latte du plancher, ou l’apostrophe à un spectateur trop pressé d’utiliser son portable (« On va vivre le moment plutôt que le filmer »). On se rend compte que L’Albatros n’est pas le poème le plus facile à mettre en musique (même par Chausson), on découvre avec plaisir Les Hiboux de Déodat de Séverac et surtout le très sensuel et sinueux Jet d’eau de Debussy, on retrouve l’inévitable (et magnifique) Invitation au voyage de Duparc, que suit une Vie antérieure particulièrement habitée.

En bis, Marie-Nicole Lemieux débouche un inattendu Flacon sur une musique de Léo Ferré, qu’elle aborde sur le mode tantôt goguenard, tantôt lyrique, puis, pour unir Goethe et la musique française, « Connais-tu le pays », célèbre page de l’opéra Mignon d’Ambroise Thomas d’après Les Années d’apprentissage de Wilhelm Meister de Goethe. Tout n’est qu’ivresse et volupté au pays de Marie-Nicole.

Illustration : Marie-Nicole Lemieux (photo Denis Rouvre)

L’Instant lyrique : Marie-Nicole Lemieux, mezzo-soprano ; Daniel Blumenthal, piano. Lieder de Schumann, Schubert, Fanny Mendelssohn, Wolf ; mélodies de Chausson, Séverac, Fauré, G. Charpentier, Debussy, Duparc. Salle Gaveau, 18 novembre 2021.

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