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Critiques / Théâtre

La loi du marcheur d’après Serge Daney

par Corinne Denailles

Hommage du théâtre au cinéma

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Voilà un spectacle à l’initiative de Nicolas Bouchaud, conçu à partir des 3 heures d’entretien entre Régis Debray et le critique de cinéma Serge Daney filmées par Pierre-André Boutang pour Arte. Nicolas Bouchaud a travaillé à l’adaptation du texte avec le metteur en scène Eric Didry et Véronique Timsit. Il faut lire la préface que Nicolas Bouchaud a écrite pour la publication du texte où il explique son parti pris, comment il a construit cet objet théâtral à partir d’une parole improvisée et réussi à faire dialoguer théâtre et cinéma. Il transmet une expérience de critique et de pur cinéphile constamment en prise avec l’esprit d’enfance qui fait l’essence même du cinéma, mais aussi du théâtre. La culture est « d’abord une promesse, celle de faire l’expérience des œuvres et pas seulement l’apprentissage d’un savoir » et, pour Daney « la promesse d’un monde sensiblement modifié et partagé ». On voudrait tout citer de ces propos qui constamment nous renvoient à nous-mêmes, suscitent des comparaisons avec notre propre expérience. Bouchaud commente le souvenir d’enfance de Daney : « Oh ! on fait pas la vaisselle, on la fera plus tard et on va au cinéma », en écrivant « C’est la formule d’un conte, l’injonction magique qui fait naître le désir de l’enfant et son attente. Elle ouvre le récit à une expérience commune : on ne va pas voir un film, on va au cinéma. »

Tout ça pour dire que cette loi du marcheur (formule de Jean Douchet à propos de Daney en clin d’œil à la funeste loi du marché) est un enchantement absolu qu’il faut aller voir et revoir. Au-delà de l’enchantement, qui nous laisserait dans un état second hors de nous-mêmes, c’est une fête de l’intelligence grâce à laquelle on se sent un peu plus vivant que d’habitude. Daney-Bouchaud, sans jamais verser dans l’analyse savante, démontre (nt) combien le cinéma, et finalement l’art en général, nous est absolument nécessaire, combien c’est une manière de se situer dans le monde d’être au monde (pas dans la société).

Dès son entrée en scène, grand escogriffe à la coiffure en pétard, Nicolas Bouchaud, plonge son regard dans celui de chacun des spectateurs (si, si, c’est la pure vérité !) et ne le lâche plus. Deux heures durant on est sous le charme. Le spectacle est structuré par un dialogue avec les images de Rio Bravo, le film préféré de Daney, avec lequel Bouchaud joue de belle manière, en grand comédien qu’il est, tour à tour pitre et grave, toujours franchement séducteur, cela va sans dire. On sent à tout moment que ce spectacle est son projet, il est en adéquation parfaite avec les propos de Daney qu’il a su véritablement théâtralisés, preuve que le théâtre peut être autre chose qu’un « rituel social pour la bourgeoisie » comme il le pensait (personne n’est parfait). Au-delà de l’intérêt incontestable des réflexions d’un cinéphile passionnant, le spectacle offre l’occasion d’une expérience intime partagée. Que du bonheur.

La loi du marcheur (entretien avec Serge Daney), un projet de et avec Nicolas Bouchaud d’après Serge Daney, itinéraire d’un ciné-fils-entretiens réalisés par Régis Debray, un film de Pierre-André Boutang et Dominique Rabourdin ; mise en scène Eric Didry, collaboration artistique Véronique Timsit ; lumière, Philippe Berthomé ; scénogaphie, Elise Capdenat ; son, Manuel Coursin. Au théâtre du Rond-point à 18h30 du 7 au 18 mars 2018 à 21h. Durée : 1h50. Tel : 01 44 95 98 21.
www.theatredurondpoint.fr

Texte publié aux Solitaires intempestifs.
© Giovanni Cittadini Cesi

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