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Critiques / Théâtre

Le Malade imaginaire de Molière

par Dominique Darzacq

Argan notre contemporain

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Non, non, Michel Didym, comédien, metteur en scène, directeur du Théâtre de la Manufacture de Nancy, ardent défenseur des écritures aujourd’hui, n’a pas fait faire à l’hypocondriaque Argan un saut dans notre siècle. C’est bien plus subtilement et en prenant Molière au pied de la lettre, intermèdes musicaux compris (signés Philippe Thibault), qu’il nous fait entendre où et comment peut résonner Le Malade imaginaire aujourd’hui, en même temps qu’il nous fait percevoir comment, à travers la virulente charge contre l’incompétence des médecins, « dont les remèdes achèvent les malades plus que la maladie », Molière y conjugue tous les thèmes de ses grandes œuvres. Comment Argan, obnubilé par ses entrailles, cousine avec ces deux délirants que sont Harpagon ( L’Avare ) et Jourdain (Le Bourgeois Gentilhomme ).

Autant de facettes dont miroite le jeu d’André Marcon , magistral Argan, aussi effrayé de vivre que de mourir, colérique et maniaque qui, sur son siège percé aux allures de trône, énumère clystères et purgations, pinaille, en ras du porte-monnaie, sur ce qu’il doit à Monsieur Fleurant l’apothicaire, trépigne tel un gamin capricieux si Toinette n’arrive pas au premier coup de sonnette. Tyran domestique qui entend marier sa fille à l’imbécile Thomas Diafoirus dont le seul mérite est d’être fils de médecin et médecin lui-même, Argan est en réalité un puéril manipulateur manipulé. D’abord par ses médecins qui profitent de ses névrotiques obsessions et masquent par d’incompréhensibles charabias leurs incompétences, par sa femme Béline qui pour mieux cacher la réalité de sa cupidité le couvre de fausses caresses, par Toinette qui contrefait le médecin et grâce à qui au bout du compte Argan désabusé mais pas guéri de la médecine, accepte de donner sa fille à Cléante qu’elle aime à condition qu’il se fasse médecin. Pour finir, et sur les conseils du judicieux et moqueur Béralde son frère, c’est Argan lui-même qui est intronisé médecin dans une désopilante bouffonnerie et ultime charge contre les Diafoirus et autres Purgon à chapeaux pointus, concoctées par ce tuberculeux dépressif et tout pétri de solitude qu’était Molière, qui mourut à la fin de la quatrième représentation du Malade imaginaire.

C’est aussi tout cela que nous laisse entendre le spectacle déployé dans un décor ouvert (Jacques Gabel) où cohabitent l’idée du salon bourgeois et l’allusion aux tréteaux des bateleurs du Pont neuf qui auraient marqué le jeune Jean-Baptiste Poquelin, tandis que les costumes dans leur « anachronisme » délibéré (Anne Autran) tendent le fil par lequel traversant les époques le propos de Molière reste toujours d’actualité.

Autour d’André Marcon, Michel Didym a rassemblé toute une troupe à l’unisson de son propos : Norah Krief , Toinette impertinente et raisonneuse manière de Sganarelle mâtiné Scapin en jupon et tablier, Catherine Matisse inquiétante Béline transpirante d’une rapacité d’où surgit l’ombre des Corbeaux de Henry Becque, Jeanne Lepers , Angélique, ado montée en graine et déterminée , Barthélémy Meridjen l’amoureux Cléante, qui aurait fait un tour du côté de Musset, Jean-Claude Durand, Béralde en costume veston , philosophe et décontracté médiologue et tous les autres à saluer. Tous, passeurs déliés de tous les styles, de la farce à la comédie bourgeoise du drolatique quiproquo à la réalité la plus noire, qui traversent l’ultime chef d’œuvre de Molière, exaltent tous les sucs d’un Malade imaginaire singulièrement ravivé sous son apparente facture classique et qui, en ces temps de « burn out » généralisé, de surconsommation d’antidépresseurs, d’antibiotiques, pilules et adjuvants de toutes sortes, a encore beaucoup de choses à nous dire.

Si comme l’affirme le metteur en scène « à une époque où les idées sont pleines de miasmes, le rire est bien le pansement de l’âme », il est réjouissant de savoir qu’après Nancy, où il fut créé et après une longue tournée, notre "Malade" s’installe au Théâtre Déjazet pour enfin faire éclater de rire Paris.

Le Malade imaginaire, de Molière. Mise en scène Michel Didym avec André Marcon et Michel Didym (en alternance), Norah Krief et Agnès Sourdillon (en alternance) , Jeanne Lepers et Pauline Huruguen (en alternace), Catherine Matisse, Bruno Ricchi, Jean-Marie Frin, Barthélémy Meridjen ou François de Brauer (en altrenance), Jean-Claude Durand et Didier Sauvegrain( en alternance) Durée 2h
Théâtre Déjazet jusqu’au 31 décembre.
Tel :01 48 87 52 55

Photo 1©Eric Didym, photo 2© Serge Martinez.

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