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Critiques / Théâtre

La Double Inconstance de Marivaux

par Gilles Costaz

Luxe, cynisme et volupté

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Adel Hakim, qu’on n’attendait pas sur le terrain du XVIIIe siècle amoureux, met en scène La Double Inconstance, l’histoire d’une double trahison d’amants : la belle Silvia, obstinément attachée à son Arlequin, finit par se laisser séduire par un inconnu dont elle ne sait pas qu’il est le prince, un maître des manipulations ; parallèlement, Arlequin, qui revendique également constance et fidélité, tombe dans les bras de la femme qui ne lui plaisait pas et qui est l’exécutrice des basses œuvres du prince. On peut voir la pièce comme une série de jeux gracieux, comme la fait récemment, avec brio, Anne Kessler, à la Comédie-Française, ou comme le sombre tableau de traquenards politiques, tel que le monte Akim à présent. Dans son texte de présentation, Akim n’y va pas de main morte : « Le sujets doivent se plier, mais avec leur propre consentement. Servitude volontaire. Ce qui tisse la trame de l’intrigue, ce sont les stratagèmes mis en œuvre pour convaincre l’autre, pour le faire renoncer à ses convictions originelles et pour en faire un allié alors qu’il aurait pu être un adversaire. De cette manière la lutte des classes est désamorcée. C’est ce qui se produit dans le monde néo-libéral d’aujourd’hui. »
Ce parti pris un peu lourdement énoncé pourrait faire craindre le pire. Pourtant, c’est à l’une des visions les plus passionnantes du théâtre de Marivaux que l’on assiste. Car la comédie demeure, tandis que ses arrière-plans sortent de l’ombre et se multiplient. Tout de suite l’un des personnages nous prévient qu’il y a mise en place d’une sorte de police prenant en main les sentiments des personnages. Le prince, en pantalon à galon rouge, est glacial comme un général en guerre, derrière son sourire mondain. Sa complice Flaminia, en tailleur bleu sombre, a l’air d’une dir’com. Avec élan les deux jeunots se lancent dans le dédale voluptueux du palais. Eux ne portent pas les uniformes et les costumes cravate en usage dans les appartements. Ils sont « banlieue », souples dans leurs étoffes et leur parler proche du rap, comme, d’ailleurs, Lisette tout le temps dans l’hystérie d’un rock sans cesse recommencé. Dans la douceur et le luxe, les pièges se referment, tandis que le cynisme s’amplifie, le prince épris de Silvia n’en couchant pas moins avec Flaminia.
Cette leçon d’immoralisme politique s’effectue dans une belle élégance. Les costumes de Dominique Rocher changent souvent, et superbement. Le très beau dispositif d’Yves Collet, fait de panneaux et d’aires mobiles, permet de modifier l’espace et d’additionner les plans de vision. La projection de représentations de la femme des siècles classiques à Picasso sur ces panneaux contribue à faire circuler une sensualité lourde et envoûtante. Jade Herbulot est une Silvia comme on n’en a jamais vu : métisse, élastique, royale dans sa vérité populaire. Mounir Margoum joue Arlequin dans une folle intensité, de telle sorte que le valet mythique rejoint parfois le Figaro de Beaumarchais, à l’audacieuse insolence politique. Frédric Cherboeuf pousse la figuration du prince du côté de Choderlos de Laclos et de son libertinage polaire, avec classe. Irina Solano compose une Flaminia d’une très amusante mutation, d’abord rigide, puis libérée. Malik Faraoun et Etienne Coquereau incarnent finement les autres agents doubles de la pièce. Une date dans l’exploration moderne de Marivaux, pourtant tellement ausculté de Chéreau à Planchon.

La Double Inconstance de Marivaux, mise en scène d’Adel Hakim, scénographie et lumière d’Yves Collet, vidéo de Matthieu Mullot, avec Lou Chauvain, Frédéric Cherboeuf, Etienne Coquereau, Malik Feraoun, Jade Herbulot, Mounir Margoum, Irina Solano.

Théâtre des Quartiers d’Ivry, Ivry, tél. : 01 40 33 90 11, jusqu’au 29 novembre. (Durée : 2 h 25).

Photo Nabil Boutros.

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