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Critiques / Théâtre

Dialogues des Carmélites de Georges Bernanos

par Gilles Costaz

La nuit de l’Histoire illuminée

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Le théâtre Montansier de Versailles, dont la directrice historique, Marcelle Tassencourt, avait mis en scène la création française de Dialogues des Carmélites en 1952 (Bernanos ne vit jamais son texte représenté, il l’avait écrit pour le cinéma – qui n’en voulut pas – et mourut peu après avoir rangé le manuscrit dans ses tiroirs), suggéra au Studio-Théâtre d’Asnières de coproduire avec lui et à Hervé Van der Meulen de mettre en scène cette œuvre magnifique mais malaisée à monter. Elle comprend une vingtaine de personnages, n’est pas d’une écriture banale et tient de l’oeuvre fleuve, puisqu’il faut bien trois heures pour la jouer dans son intégralité. Le défi a été relevé par les deux théâtres ; le premier cycle de représentations a eu lieu à Versailles ; le second se déroule actuellement à Asnières. On connaît la trame, ne serait-ce que par l’opéra de Francis Poulenc. L’action commence en 1789 : une jeune fille, Blanche de La Force, demande à être admise au Carmel de Compiègne : la mère supérieure l’accepte comme novice mais, se sentant à l’agonie, demande à la religieuse qui va la remplacer de prendre sous son aile cette jeune femme encore fragile. La période qui s’ouvre alors est encore plus difficile : les révolutionnaires accentuent leur répression et entreprennent de faire disparaître toutes les congrégations. Même coupée du monde, la vie à l’intérieur du couvent n’est pas à chaque instant dominée par la sainteté ; réactions individuelles et désaccords théoriques peuvent lézarder la solidarité du groupe, les mères supérieures pouvant même s’opposer sur leurs analyses du comportement des religieuses et sur certains points dogmatiques. Les représentants du pouvoir révolutionnaire, d’abord peu visibles, deviennent peu à peu plus menaçants. Face à tant d’épreuves, Blanche garde sa foi et son énergie, mais fléchit au plus fort de la Terreur. Toutes les religieuses du couvent sont condamnées à l’échafaud. Blanche pourrait bénéficier d’un concours de circonstances favorables pour échapper à la guillotine. Mais elle restera fidèle à son groupe et à sa foi, mourant avec ses sœurs en 1792.
Résumer ces Dialogues risque de leur donner une dimension saint-sulpicienne alors que, bien sûr, il n’en est rien. Cette pièce n’est que de l’amour en permanente combustion. Bernanos suit, comme dans toutes ses oeuvres, le mystérieux cheminement de ce que les chrétiens appellent la Grâce, sans rien perdre de la vérité humaine de personnages tous différenciés et, pour la plupart, d’une immense émotion. Hervé van Der Meulen (qui, comme comédien, s’est contenté du petit rôle du père de Blanche de La Force) a conçu une mise en scène très mobile, avec des éléments en mouvement au dessin pur et clair – la scénographie de Claire Belloc permet de modifier l’espace ad libitum -, élargie parfois sur des aires situées hors du plateau. Il a joué la carte historique, avec cette splendeur austère de la vie conventuelle d’alors – pour basculer, en dernière partie, dans une vision mi-moderne, mi-intemporelle : condamnées à la mort, les religieuses sont des femmes d’aujourd’hui, vêtues de manteaux et de robes passe-muraille. La musique de Guilhaume Bernard participe à l’intensité de l’action de façon très vibrante. Mais le jeu des comédiens reste prédominant pour porter cette parole amoureuse à la fois de la noblesse des mots et du concret des notions quotidiennes. De grandes actrices interprètent les personnages centraux des mères supérieures : Agathe Alexis compose remarquablement une dirigeante dont l’autorité est traversée par le sentiment de la mort prochaine et une sorte d’amour maternel, Yveline Hamon donne à son rôle de prieure une extraordinaire force terrestre où le temporel, marqué par le franc parler et un zeste de gouaille, le dispute à l’éternel, Chantal Déruaz est une puissante et troublante mère Marie de l’Incarnation où se reflètent subtilement les contradictions de la communauté. Le personnage de la jeune Blanche de la Force est joué avec un sens très juste de la tendresse et de la vulnérabilité par Maylis de Poncins. Les rôles des carmélites novices sont tenus d’une manière affirmée et émouvante par des actrices souvent issues de l’école du Studio-Théâtre d’Asnières. Parmi elles, en sœur Constance, Lucie Brandsma est particulièrement brillante. Ulysse Mengue est un excellent aumônier avec un bon alliage de feu et de distance. La pièce n’avait pas été jouée en France depuis la mise en scène de Gildas Bourdet à la Comédie-Française, en 1987. Le bonheur d’en retrouver ou d’en découvrir ici une nouvelle incarnation est très grand. Belle est la fresque, et bouleversantes ces lumières que chaque personnage allume dans la nuit de l’Histoire.

Dialogues de Carmélites de Georges Bernanos
d’après une nouvelle de Gertrud von Le Fort 
et un scénario du R.P. Brückberger et de Philippe Agostini, mise en scène d’Hervé Van der Meulen
assisté de Sébastien Dalloni et Jérémy Torres, chorégraphie de Jean-Marc Hoolbecq, décors de Claire Belloc, costumes d’Isabelle Pasquier, lumières de Stéphane Deschamps, vidéo et son de Charles Leplomb, musique originale et chef de chant : Guilhaume Bernard (en collaboration avec le Pôle d’enseignement supérieur de la musique Seine Saint-Denis Ile-de-France dit Pôle Sup’93). Coproduction Le Studio d’Asnières et le Théâtre Montansier de Versailles, avec la participation artistique du Studio – ESCA . 
Avec Agathe Alexis, Lucie Brandsma, Pauline Chalamet, Sébastien Dalloni, Juliette Damy, Maylis de Poncins, Chantal Déruaz, Timothée Doucet, Hiba El Aflahi, Délia Espinat-Dief, Steffy Glissant, Yveline Hamon, Pauline Huriet, Mélissa Irma, Théo Kerfridin, Lia Khizioua, Ulysse Mengue, Jérémy Torres et Hervé Van der Meulen.

Studio-Théâtre d’Asnières, 19 h ou 20 h selon les jours, dimanche 15 h 30, tél. : 01 47 90 95 33, jusqu’au 26 mars. (Durée : 3 heures entracte copmrpis).

Photo Miliana Bidault.

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