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Critiques / Théâtre

Avant que j’oublie de et avec Vanessa Van Durme

par Dominique Darzacq

Les déchirures de la mémoire

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C’est d’abord en 1999, au Festival d’Avignon où elle interprétait le rôle de la mère dans Tous des indiens, spectacle du chorégraphe Alain Platel qui s’avouait « fan des drames populaires qu’elle écrivait et montait elle-même », que s’est fait connaître en France l’auteure comédienne flamande Vanessa Van Durme. Deux ans plus tard, on la retrouvait dans Gardénia , spectacle auquel elle avait également collaboré aux côtés d’Alain Platel et Franck Van Laeke. Entre les deux, elle a écrit et joué Regarde Maman je danse, monologue autobiographique dans lequel, à l’occasion d’une file d’attente dans un super marché où une femme se fait houspiller par son mari, elle s’interroge : « Ai-je fait le bon choix ? ». Celui d’un petit garçon à qui on faisait jouer Roméo alors qu’il se sentait l’âme d’une Juliette et qui, un jour, a décidé « de montrer à l’extérieur ce qu’elle est à l’intérieur ». Un rude parcours raconté à cru, sans emphase ni vulgarité et que la pudeur caparaçonne d’humour.

Une tendre et cruelle partition

C’est en voyant ce spectacle, « touché par le travail de l’actrice », que Richard Brunel, metteur en scène, a souhaité cheminer à ses côtés à partir d’un nouveau projet. Ainsi, au fil des discussions, est né Avant que j’oublie, une cruelle et tendre partition à deux voix pour un seul corps, un duo duel entre une mère atteinte de la maladie d’Alzheimer et sa fille qui, en dépit des années de silence qui les ont séparées, vient lui rendre visite dans cette « usine de fin de vie » qu’est la maison de retraite.

Perdue dans le brouillard d’une mémoire qui se délite, la mère confond les lieux, les vivants et les morts, prend des livres pour des chaussures et, par éclats, s’obstine dans le rejet de ce fils devenu femme : « j’avais deux fils » dit-elle, « je suis ta fille » lui répond la fille qui patiemment l’aide à s’habiller, à manger, parfois la bouscule, se rebelle et tente de remettre les pendules à l’heure.

Dans une chambre à la sobriété clinique, cernée de rideaux, voiles piste d’envol des réminiscences, mouvants comme les sables où s’enlisent tout à la fois les souvenirs et la vie de la mère, au fil des visites et des fleurs régulièrement remises dans le vase, se croisent et parfois s’affrontent deux mémoires déchirées, l’une en lambeaux, criblée de trous, l’autre labourée de l’indicible douleur du refus, « toutes ces années, tu ne voulais pas me voir, parce que je n’étais pas celui que je devais être. Maintenant je suis celle que je dois être. Je suis enfin « moi ».

Délicatement mise en scène et dirigée par Richard Brunel, Vanessa Van Durme, magnifique fusible de drôlerie et d’émotion, est tout à la fois la mère et la fille, d’un geste, d’une intonation de voix passe d’un corps à l’autre laissant, en de fugaces instants, deviner quelques porosités entre l’une et l’autre, comme si au bout du compte, ce dialogue n’était peut-être que le soliloque intérieur, la chimère d’une fille rêvant de réconciliation avec une mère qui ne l’a jamais prise dans ses bras. Au-delà de la maladie d’Alzheimer et de la transsexualité, ce sont des relations mère-fille et des irréparables blessures d’enfance dont nous parle, entre vérité crue et poésie, sourires et larmes, ce dérangeant et bouleversant spectacle.

Avant que j’oublie de et avec Vanessa Van Durme, mise en scène Richard Brunel durée 1h15
Théâtre du Rond-Point tel 01 44 95 98 21 jusqu’au 8 février
Puis en tournée:Théâtre national de Nice du 13 au 15 février, Théâtre d’Esch (Luxembourg) 14 mars, Caen (Panta Théâtre) 2 avril, Théâtre de Vienne 10-11 avril.
Photos ©Jean-Louis Fernandez

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