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Critiques / Opéra & Classique

Vinci resplendit à Versailles

par Christian Wasselin

Catone in Utica, splendide partition de Leonardo Vinci, est représenté à l’Opéra royal avec une distribution de luxe.

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Qu’est-ce qu’un opera seria ? Ce n’est pas qu’un opéra sérieux, qu’on pourrait opposer à un quelconque opera buffa. C’est aussi une forme qui consiste en une suite d’airs reliés entre eux par des récitatifs. Des airs qui utilisent la forme da capo en trois parties, la troisième reprenant la première avec, si possible, des ornements afin de varier le propos. Ce genre qui connut son heure de gloire en Italie au XVIIIe siècle, on peut en goûter un magnifique exemple à l’Opéra royal de Versailles avec Catone in Utica de Leonardo Vinci (nom et prénom doublement difficiles à porter !).

Créé à Rome en 1728, cet ouvrage s’appuie sur un livret de Métastase, fécond auteur dont les textes furent souvent repris au fil du temps par plusieurs compositeurs. Celui de Catone in Utica superpose intrigue politique et intrigue sentimentale : il raconte la rivalité qui oppose Cesare (César) et Catone (Caton) en Utique. Caton a une fille, Marzia, secrètement amoureuse de César, mais que son père destine au prince Arbace. Tout se complique au moment où apparaît Emilia, veuve de Pompée (assassiné sur l’ordre de César), qui manipule son petit monde et notamment Fulvio, général fidèle à César.

Cette double intrigue est prétexte à une suite d’airs destinés à mettre en valeur les qualités techniques et expressives des interprètes. Car le théâtre, ici, est réduit à des archétypes et à quelques situations. D’où la durée nécessaire à ce type d’ouvrage ; les choses se mettent en place au premier acte, la musique se libère au deuxième, au troisième elle surprend, elle saisit. La fin en effet, après le suicide de Caton et l’unique ensemble de l’ouvrage (un quatuor qui exprime le désarroi des personnages à l’image, si l’on veut, du finale primo des opéras de Rossini), n’est qu’une succession vertigineuse de récitatifs avortés, d’airs qui commencent pour aussitôt s’interrompre, jusqu’à la fin abrupte qui marque la victoire amère de Cesare. Quitte à enfoncer une porte ouverte, on rappellera qu’un ouvrage au long cours, s’il est écrit par un compositeur de génie, porte en lui sa nécessité ; en couper les prétendues longueurs le déséquilibre et le rend nécessairement ennuyeux.*

Art du simulacre, art du sublime

Vinci a composé pour exalter les voix, notamment celles des castrats (aujourd’hui des contre-ténors) qui forment les deux tiers de la distribution. Car les six rôles sont chantés par des hommes, le pape Sixte V ayant interdit en 1585 que des femmes se retrouvent sur les scènes romaines ! Les moyens employés par le compositeur répondent ici aux nécessités de la forme. Il est facile de comparer l’opera seria à la tragédie lyrique à la française illustrée par Lully, Charpentier et Rameau, forme bien plus variée, qui multiplie les airs, les duos, les ensembles, les chœurs, les intermèdes instrumentaux et dansés, etc. Là où un Rameau ne cesse d’inventer, l’opera seria oblige Vinci et les autres à se couler dans un moule et à parier sur le brio des chanteurs.

A Versailles, ils sont dignes d’éloges. Le chaleureux Vince Yi (Emilia) apporte plus de féminité à Emilia, si ce mot ici à un sens, que Ray Chenez à Marcia, Max Emanuel Cencic est sobre et sensible dans le rôle un peu effacé d’Arbace, mais c’est Franco Fagioli qui suscite l’enthousiasme. Il est vrai que Vinci a réservé à Cesare ses plus belles inspirations. Les airs amoureux « Chi un dolce amor » au premier acte et « Quell’amor che poco accende » au troisième, ou encore l’air furieux « Soffre talor del vento » au deuxième acte, donnent la mesure de la maîtrise de Fagioli et de son art de l’artifice porté à l’extrême. Deux ténors complètent la distribution : Martin Mitterutzner est un excellent Fulvio, Juan Sancho joue le rôle de Catone avec énergie mais une moins grande plénitude vocale.

Ruines antiques, chaises baroques

L’orchestre, lui, est à l’image de l’opéra : sans jamais déborder, il s’épanouit peu à peu. Essentiellement composé de cordes (avec deux hautbois, un basson, deux cors), il s’enrichit d’une trompette et de timbales à l’occasion des évocations guerrières. Mais Vinci a aussi imaginé un accompagnement de cordes curieux et glissant pour l’air de Fulvio « Nasceti alle pene », et déchaîne les couleurs instrumentales dans les récitatifs de la fin. L’impeccable ensemble Il pomo d’oro, constamment tenu, nerveux et incisif grâce à Riccardo Minasi, qui dirige du violon, ne relâche jamais la tension.

On n’en dira pas autant de la mise en scène de Jakob Peters-Messer, même si l’on mesure la difficulté qu’il y a à rendre sensible sur la scène une partition qui ne vaut pas essentiellement par sa complexité dramatique. La direction d’acteurs joue avec les clichés mais aurait pu le faire davantage pour montrer combien Vinci manipule lui-même les codes et parvient à les transcender (inventer un poncif, là est le génie, disait Baudelaire). Les éléments de décor consistent en projections de ruines et d’architectures (inévitable Piranèse !), avec Colisée en miniature, chaises faciles à culbuter, énigmatiques squelettes d’animaux. Six figurants déguisés en tentes de champ de bataille, coiffés d’un empilement de bateaux ou munis de masques ne font que meubler de manière parfois ridicule, sans rien éclairer d’un ouvrage qui vaut d’abord par son éclat sonore et la volupté lancinante de ses arias.

* On pense ici à l’ahurissante idée qu’a eue Kent Nagano, nouveau generalmusikdirektor de l’Opéra de Hambourg, de demander au compositeur Pascal Dusapin une version courte des Troyens, et à l’idée non moins ahurissante qu’a eue Dusapin d’accepter la proposition.

A écouter : l’enregistrement superbe de Catone in Utica par les mêmes interprètes (sauf Valer Sabadus remplaçant Ray Chenez). 3 CD Decca 478 8194.

photographie : Franco Fagioli (Cesare) et Max Emanuel Cencic (Arbace) / Martina Pipprich

Vinci : Catone in Utica. Franco Fagioli, Juan Sancho, Max Emanuel Cencic, Ray Chenez, Martin Mitterrutzner, Vince Yi ; Il pomo d’oro, dir. Riccardo Minasi ; mise en scène : Jakob Peters-Messer, décors et costumes : Markus Meyer, lumières : David Debrinay, vidéo : Etienne Guiol. Opéra royal de Versailles, 16 juin 2015 ; représentations suivantes : 19 et 21 juin.

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