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Critiques / Opéra & Classique

Vickers, Dusapin et les jardins publics

par Christian Wasselin

Le poignet plein d’allant, Pascal Dusapin a taillé dans les Troyens de Berlioz. Sans doute était-il urgent de faire du fabuleux jardin une plate-bande inoffensive.

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« En un mot, cet ouvrage doit être exécuté tel qu’il est. » Ainsi s’exprime Berlioz à propos de ses Troyens, méfiant qu’il était envers les interprètes prompts à mutiler allègrement les œuvres dont ils devraient être les serviteurs humbles et passionnés. Les écrits de Berlioz foisonnent de récits et de professions de foi sur ce thème, jusqu’au récit poignant, dans les Mémoires, de la création partielle et défigurée des Troyens.

Or, voilà que Kent Nagano, nouveau generalmusikdirector de l’Opéra de Hambourg, a eu la funeste idée de souhaiter, alors qu’on croyait cet usage aboli, qu’on présente une version raccourcie (« Strichfassung  ») des Troyens. Car cet ouvrage, n’est-ce pas, est trop long, argument mesquin de la part d’un musicien qui sait que le temps musical n’a rien à voir avec le temps arithmétique. Et le commissionnaire a choisi son exécuteur en la personne du compositeur Pascal Dusapin. Car il était hors de question de confier le travail à un tâcheron.

Vitriol

Bien sûr, on pourra toujours se dire qu’il s’agit d’un mauvais coup sans lendemain. Après tout, Berlioz en a vu d’autres, et s’en est toujours remis. Oui mais cette fois, attention : il ne s’agit pas d’un bricolage fait à la va-vite mais d’une version voulue de sang-froid par un chef et conçue avec le même sang-froid par un compositeur qui en a reçu la commande. Lequel compositeur a réfléchi pour faire de son mieux (!) : la Strichfassung porte son nom, elle a reçu son onction, il en est l’auteur, et il est légitime de craindre qu’elle puisse faire autorité à l’avenir. Un directeur de théâtre cynique, un chef d’orchestre paresseux n’aura-t-il pas là un alibi rêvé ?

Berlioz, on l’a dit, a écrit plus d’une fois sa colère devant la manière dont les arrangeurs tripotaient les ouvrages originaux. Ainsi, dans Lélio  : « Tels sont ces vulgaires oiseaux qui peuplent nos jardins publics, se perchent avec arrogance sur les plus belles statues, et, quand ils ont sali le front de Jupiter, le bras d’Hercule ou le sein de Vénus, se pavanent fiers et satisfaits comme s’ils venaient de pondre un œuf d’or ».

Or donc, on a voulu montrer à Berlioz comment il fallait faire. On lui a fait l’aumône du talent qui de toute évidence lui manquait. Prenons de la hauteur toutefois : si les opéras de Dusapin sont joués dans l’avenir et qu’un chef les trouvât trop long, on espère que les compositeurs approchés pour les amputer refuseront avec mépris cette basse besogne.

Éclat

Et on pense avec nostalgie au ténor Jon Vickers qui nous a quittés cet été pour d’autres rives (il était né en 1926) et avait à deux reprises, à Covent Garden, en 1957 et en 1969, chanté le rôle d’Énée dans des productions des Troyens devenues historiques. Les enregistrements de l’une et de l’autre sont toujours disponibles, et à l’audition c’est un choc, un éblouissement devant le métal éclatant d’un timbre à nul autre pareil, unique comme l’était celui de Maria Callas. Devant une aisance et une puissance mythologiques. Et devant une diction française rugueuse, sauvage, peut-être exotique mais sans jamais être ridicule.

Vickers avait sa technique propre, qui n’était pas très orthodoxe pour certains, mais qui donne cette impression confondante de facilité qui était la sienne. Le sentiment de la grandeur qui l’habitait, son extrême exigence de musicien et la relative rareté de ses apparitions en public reposaient par ailleurs sur une conception presque sacrée de son art. Réécouter ses Troyens (dirigés par Kubelik en 57 et Davis en 69) nous console du travail de Jivaro exécuté par d’autres.

illustration : Énée racontant à Didon les malheurs des Troyens à l’Opéra de Hambourg (dr/Creative commons)

Si l’on y tient, et pour prendre la mesure des dégâts : les Troyens de Hambourg sont à l’affiche jusqu’au 14 octobre, puis les 11 et 14 mai 2016.

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