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Critiques / Opéra & Classique

Une nouvelle salle de concert à Lille

par Christian Wasselin

Le nouveau Nouveau Siècle accueille avec bonheur la voix d’Anna Caterina Antonacci et la Sixième Symphonie de Mahler.

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On ne prête pas suffisamment attention aux conditions acoustiques dans lesquelles se produisent les musiciens. De ce point de vue, Jean-Claude Casadesus, directeur musical de l’Orchestre national de Lille (qui quittera son poste en 2015), a mille fois raison de dire que l’instrument d’un orchestre est la salle même où il joue ; la qualité de cet instrument pouvant ruiner la plus belle des prestations musicales ou inversement lui rendre justice. Or, jusqu’à un passé très récent, l’Orchestre national de Lille devait se contenter de donner ses concerts au Nouveau Siècle, dans une salle polyvalente anonyme et trop vaste, qui tenait moins de l’auditorium que du palais des congrès. Il pouvait certes se consoler lors de ses tournées, au Musikverein de Vienne, au Concertgebouw d’Amsterdam ou ailleurs, mais c’était là bien amère consolation.

L’injustice est réparée. Trente ans après avoir été inauguré (les Lillois se souviennent encore du feuilleton politico-juridique du Diplodocus devenu Nouveau Siècle, au tournant des années 1970 et 1980), le mauvais lieu a laissé la place, au sein du même bâtiment cylindrique, à une salle inaugurée le 10 janvier dernier, entièrement nouvelle par sa forme, sa configuration, son volume, ses matériaux ; une salle d’une grande sobriété (comme l’est par exemple la Salle Pleyel), centrée sur sa fonction, sans qu’on puisse y voir un geste architectural particulier. Dirigés par l’architecte Pierre-Louis Carlier (à qui l’on doit la rénovation exemplaire de l’Opéra de Lille) et l’acousticien Eckhard Kahle (responsable également du nouvel auditorium de Bordeaux), ces travaux ont réduit la capacité d’accueil de la salle à 1 700 places, ce qui est bien suffisant.

Au cœur de la musique

On connaît en effet la célèbre analyse de Berlioz : quand la musique est interprétée dans un lieu trop grand pour elle, « on entend, on ne vibre pas. Or, il faut vibrer soi-même avec les instruments et les voix, et par eux, pour percevoir de véritables sensations musicales ».

Le résultat est d’une évidence éclatante : les musiciens s’entendent enfin entre eux, et peuvent donc ne plus jouer aveuglément  ; quant aux auditeurs, ils peuvent goûter la musique par leurs oreilles et par leur corps, sans jamais se sentir exclu de ce qui se joue là, devant eux, ni éprouver un quelconque sentiment d’éparpillement ou de saturation sonore.

Le concert donné le 6 avril dernier était à cet égard idéal pour apprécier les vertus de cette nouvelle salle. On a eu plaisir à entendre Anna Caterina Antonacci dans les méconnus Canzone dei ricordi (Chansons du souvenir) de Giuseppe Martucci (1856-1909), compositeur qui dirigea la première de Tristan et Isolde en Italie mais n’écrivit jamais d’opéra. Ses Canzone, pour faire vite, peuvent rappeler le Poème de l’amour et de la mer de Chausson. Une musique ardente et mélancolique, instrumentée avec délicatesse, sur laquelle se pose un chant dépourvu du moindre pathos. D’une parfaite élégance, la prestation d’Anne-Caterina Antonacci est aussi une leçon d’expressivité, que ne couvre jamais l’orchestre dirigé par Andrew Litton.

Toutes les nuances imaginables

En seconde partie, l’Orchestre national de Lille s’attaquait à la Sixième Symphonie de Mahler. Après l’élégie, la fureur déchaînée. Et une épreuve décisive pour juger de la présence d’un orchestre dans une salle. Résultat : tout sonne avec relief, les bois sont nettement différenciés, le xylophone étincelant, les harpes incisives, même dans le tutti le plus rageur ; et les pizzicatos sonnent sans être cotonneux. Andrew Litton mène son affaire dans des tempos animés, souligne le déhanchement de certains motifs et n’opte pas pour la version définitive de l’œuvre : l’Andante est placé avant le Scherzo, et dans le finale retentissent non pas deux mais trois coups de marteau. (On a toujours l’impression, quand le percussionniste lève cet impressionnant outil, qu’il va décapiter l’un de ses collègues !)

La nouvelle salle permet de faire entendre des pp qui ne ressemblent pas à des p, de différencier les ff des fff, ce qui est bien sûr une chance pour une formation musicale, du quatuor au grand orchestre, mais aussi la contraint de donner le meilleur d’elle-même. On eût aimé qu’Andrew Litton aille encore plus loin qu’il l’a fait dans son acharnement à obtenir des nuances dynamiques, mais ce concert était aussi une manière d’expérience acoustique. Les chefs et l’orchestre vont devoir désormais apprivoiser une salle riche de tous les possibles.

Trop modeste ouragan sur le Caine

On précisera qu’avant ce concert, le pianiste Uri Caine et ses musiciens ont fait entendre une Sixième Symphonie à leur manière : réécrite pour six instruments, jazz et klezmer à la fois, et inutilement amplifiée, avec des voix d’enfants joueurs superflues dans le Scherzo. Ceux qui connaissent le poignant enregistrement Urlicht/Primal Light (Music Edition, Winter & Winter) sont restés sur leur faim.

Plutôt que de s’emparer des thèmes de la symphonie et de les tordre dans un magma inspiré, Uri Caine s’est trop sagement contenté d’arranger les quatre mouvements (joués dans l’ordre habituel), en sous-exploitant la clarinette de Chris Speed et la contrebasse de John Hebert. Seuls Ralph Alessi (trompette) et Jim Black (percussions) étaient réellement à la fête, cependant que la violoniste Joyce Hammann nous rappelait tout ce que les thèmes de Mahler, réduits à leur squelette, peuvent avoir de sentimental (celui qui représente Alma dans le premier mouvement !).

photos : Anna Caterina Antonacci et Andrew Litton (Ugo Ponte/ONL)

Martucci : Canzone dei ricordi. Mahler : Symphonie n° 6. Anna Caterina Antonacci, soprano ; Orchestre national de Lille, dir. Andrew Litton. Lille, Nouveau Siècle, 6 avril 2013 (www.onlille.com).

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