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Critiques / Opéra & Classique

Un pianiste nommé Casals

par Christian Wasselin

Jordi Camell nous a offert un récital dont le programme ne ressemblait à rien de ce qu’on entend habituellement : l’œuvre intégral pour le piano de Pau Casals.

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Les mots sont usés, galvaudés, dévoyés. L’un de ceux qu’on lit le plus souvent, au hasard des brochures et des affiches en tout genre, est le mot exceptionnel. Tout est devenu exceptionnel aujourd’hui, au point que l’exception semble être devenue la règle. Il est vrai que l’événement court les rues (surtout depuis que le mot désigne quelque chose de banal ou d’attendu) et que nous sommes entourés d’artistes. Comment, vous osez en douter ? La vulgarité mimétique vous laisse sceptique ?

Il n’empêche : si l’on redonne tout son sens au mot exceptionnel, le récital que nous a offert Jordi Camell à la salle Cortot, le 28 novembre dernier, à l’initiative d’Hervé Archambeau*, était tout sauf convenu. Il nous a permis d’entendre en effet l’ensemble des pièces pour le piano écrites par Pablo, pardon : par Pau Casals.

Ce musicien qui mourut presque centenaire (il est né en 1876 et mort en 1873) est célèbre avant tout pour avoir joué du violoncelle comme un demi-dieu. Et pour avoir formé avec Jacques Thibaud et Alfred Cortot, précisément (le lieu ne pouvait pas être mieux choisi), un trio célèbre entre tous. Or, Casals était aussi chef d’orchestre, ce qu’on sait peu, et compositeur, ce qu’on avait oublié. Sa production, d’une quantité limitée, ce qui ne préjuge évidemment en rien de sa beauté ou de sa nouveauté, est essentiellement consacrée à son instrument, augmentée de quelques pages de musique sacrée.

Mais Casals a écrit également un ensemble de pièces pour piano, composées pour l’essentiel de 1893 à 1898, auxquelles il faut ajouter deux berceuses (qui datent de 1935 et 1942), un prélude (1946) et une ultime pièce intitulée Alla menuetto (1955). C’est cet ensemble de pages que Jordi Camell, en se penchant sur les manuscrits conservés par la Fondation Pau Casals installée à El Vendrell, ville natale du musicien (non loin de Tarragone), a révélées au public parisien après les avoir jouées pour la première fois en 2012 dans le cadre du 32e Festival Pau Casals de Sant Salvador. Initiative qu’on ne peut que louer et qui nous change de la sempiternelle reprise, par des pianistes qui n’ont pas toujours beaucoup à apporter, des mêmes sonates de Beethoven.

Les poignets du héros

Il s’agit là pour la plupart de pièces brèves et isolées, si l’on excepte les Trois romances sans paroles de 1894 et les Trois préludes organiques de 1895-1898. Casals n’a pas écrit de cycle pour le piano à proprement parler, ni a fortiori de sonate. Et singulièrement, l’une des pages les plus développées qu’il ait laissées, mais aussi celle qui paraît harmoniquement la plus troublante, comme si un Fauré s’était glissé là entre les doigts de Scriabine, ou si l’un et l’autre avaient chacun fait jouer les poignets de Casals, est la toute première Balada de 1893. Le reste s’appuie sur des rythmes de danse, sur des harmonies claires, sur des mélodies qui ne cherchent pas le pittoresque à tout prix. La fantaisie prend le pas sur la virtuosité (Allegro en fa dièse mineur, Instantania), parfois l’humeur ou l’invention rappelle les plus belles réussites d’un Albeniz (les Trois romances précitées), lui aussi né en Catalogne, mais prompt à chanter la Castille (Lavapies) ou l’Andalousie.

Pianiste sensible et chaleureux, Jordi Camell a également assuré l’édition** de ces œuvres pour piano, qu’il a enregistrées***. Il a par ailleurs choisi de terminer son récital avec trois pages arrangées par lui-même d’après des thèmes puisés dans d’autres œuvres de Casals (Pelegri Parafrasis, Variacions del cor, Sardana Fantasia).

Ce récital était présenté par le compositeur Narcis Bonet. On aurait aimé en savoir un peu plus sur ce qu’on allait entendre, sur Casals compositeur, sur Casals et le piano (il est vrai cependant que le commentaire vaut peu de chose face à l’œuvre) ; au lieu de quoi il nous a été infligé un discours de propagande politique on ne peut plus déplacé dans ce contexte. Mais oublions, et quitte à ne pas livrer ici une pensée exceptionnelle, rappelons-nous que la musique ne connaît pas de frontière.

* Qui dirige la série « Autour du piano » (www.autourdupiano.com).
** Chez Boileau à Barcelone.
*** Chez Columna Musica.

Photo : statue du centenaire de Casals à Montserat

Pau Casals : intégrale de l’œuvre pour piano seul. Jordi Camell, piano. Salle Cortot, 28 novembre.

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