Un duo d’exception au Musée d’Orsay

Mikhail Timoshenko et Elitsa Desseva dans un programme franco-russe.

Un duo d'exception au Musée d'Orsay

SI LA MÉLODIE N’EST PAS, loin s’en faut, le répertoire les plus fréquenté des mélomanes, ni le mieux programmé aujourd’hui par les salles de concert, ce n’est pas le moindre des mérites du Musée d’Orsay que de proposer d’y écouter certains des meilleurs jeunes interprètes d’aujourd’hui, à l’orée de leur carrière pour certains et déjà dans en plein éclat pour d’autres. Il se trouve que c’est la Fondation Royaumont qui a eu, en 2018, l’excellente idée de proposer à de jeunes chanteurs une formation conjointe à Royaumont et au Musée d’Orsay et de créer une Académie d’un genre tout à fait nouveau, en créant des ponts entre musique et arts visuels, et surtout en formant, non pas simplement des chanteurs et des pianistes, mais de véritables duos constitués d’un chanteur et d’un pianiste. Cette académie très bienvenue trouve également l’un de ses points d’ancrage dans le fait que ce sont de très grands noms du monde du chant et du piano, eux-mêmes en binôme de professeurs, qui sont sollicités pour enseigner à Royaumont, selon une tradition qui vient de loin, dans ce lieu d’accueil de toutes les plus belles aventures musicales depuis plusieurs décennies. Chaque année, quatre duos chanteur/pianiste sont ainsi sélectionnés lors d’auditions internationales, puis formés à Royaumont.

Le duo que l’on a pu écouter avec enchantement le 8 février à l’Auditorium du Musée d’Orsay, constitué de la pianiste bulgare Elitsa Desseva et du baryton-basse russe Mikhail Timoshenko (qui chante actuellement le rôle de Masetto dans la production de Don Giovanni à l’Opéra Bastille) a ainsi reçu l’enseignement de Véronique Gens et Susan Manoff, Stéphanie d’Oustrac et Pascal Jourdan, Stéphane Degout et Hélène Lucas. Leur CD, « Aimer à loisir » a été publié en septembre 2021 chez B-Records.

Les deux artistes proposaient un programme de mélodies françaises et russes très finement pensé, encadré par deux cycles de mélodies sur le thème de Don Quichotte : le triptyque de Ravel intitulé « Don Quichotte à Dulcinée » et les « Quatre chansons de Don Quichotte » de Jacques Ibert - Francis Poulenc, Georgy Sviridov et Tchaïkovski formant le cœur de ce superbe récital.

Une guitare rêvée

Dès les premières notes de Ravel, fascinante figuration pianistique d’une guitare rêvée, on est captivé par le jeu d’Elitsa Desseva et on le restera jusqu’à la fin du concert. La jeune pianiste nous fait entrer dans la profondeur du son des harmonies ravéliennes, mettant en exergue telle aspérité tout en proposant à son partenaire, l’excellent Mikhail Timoshenko, un paysage polychrome et sensuel, alternativement interrogatif et lyrique, dans lequel le chanteur peut voyager à loisir et grâce auquel il peut véritablement déployer toutes les facettes de son art.

Poulenc ouvre ensuite d’autres mondes : sur les poèmes ironiques et désenchantés d’Apollinaire, les deux interprètes savourent et nous font savourer un éventail très ouvert d’onirisme, de sensualité et de second degré : à ce point de vue les mélodies « Hôtel » et « Voyage à Paris » sont, chacune dans son genre, des modèles d’intelligence de la matière sonore, tant vocale que pianistique.

C’est un compositeur russe peu connu dans nos contrées qui inaugure la partie russe du programme : Georgy Sviridov (1915-1998). Sur des poèmes de Sergueï Essenine, « suicidé » par le régime soviétique à Leningrad en 1925, Sviridov écrit, dans un cycle composé en 1987 et intitulé « La Russie à la dérive », des pages d’une nostalgie poignante dont Mikhail Timoshenko et Elitsa Desseva mettent fort bien en valeur l’alliage de nudité et de lyrisme.

Avec Tchaïkovski, on revient à la plénitude d’un « bel canto à la russe », avec également, chez ce compositeur francophile, le souvenir de la romance. On est ici captivé par l’aisance des deux interprètes à varier les tonalités, les couleurs, les nuances, dans une belle fidélité aux compositeurs qu’ils ont choisis.

Avec Jacques Ibert (nom prédestiné pour un compositeur s’intéressant à l’Espagne… !), ils proposent quelque chose comme une apothéose : les Chansons de Don Quichotte composées pour un film de Pabst (1933) consacré au personnage imaginé par Cervantés, suscitent dans l’Auditorium du Musée d’Orsay une émotion tangible, tant la ferveur et la profondeur de Mikhail Timoshenko (en particulier dans la toute dernière mélodie : La Mort de Don Quichotte) se voient soutenues par la densité émotionnelle de l’interprétation d’Elitsa Desseva. Un moment d’exception que ce récital.

Illustration : Don Quichotte par Pablo Picasso (1955)

Mikhail Timoshenko, baryton-basse et Elitsa Desseva, piano : Mélodies de Ravel, Poulenc, Sviridov, Tchaïkovski, Ibert. Auditorium du Musée d’Orsay, 8 février 2022.

A propos de l'auteur
Hélène Pierrakos
Hélène Pierrakos

Journaliste et musicologue, Hélène Pierrakos a collaboré avec Le Monde de la Musique, Opéra International, L’Avant-Scène Opéra, Classica, etc. et produit des émissions sur France Musique, France Culture, la Radio Suisse Romande et, depuis 2007 :...

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