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Critiques / Opéra & Classique

Tristan et Isolde de Richard Wagner

par Quentin Laurens

Déception scénique, enthousiasme musical

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Les raisons de retrouver l’Opéra Bastille en cette fin d’après-midi ne manquent pas : c’est l’ouverture de la saison 2018-2019, on y joue Tristan et Isolde, dans une distribution extrêmement alléchante. Pour l’occasion, treize ans après sa création et pour la quatrième fois, une production de Peter Sellars est ressortie (voir Tiercés gagnants de Caroline Alexander, WT630).

Elle avait en son temps déjà fait parler, ce soir encore, la mise en scène ne fait pas l’unanimité, les sifflets sont les témoins d’un public sinon déçu, au moins perplexe. Vie et mort, jour et nuit, amour et haine, terre et mer : les oppositions, les déchirements antagoniques font l’essence dramatique de Tristan et Isolde. Ce soir à Bastille, le fossé qui sépare ce que l’on voit de ce que l’on écoute est un contraste de plus.

Ecran géant et écrasant

Au centre de la scène, un immense écran à la forme variable, où des images sont projetées sans interruption, au ralenti. Bill Viola signe une création vidéo crue, une ode au temps long, aux détails de la nature, aux éléments ardents. Branches au fond d’un ruisseau, flammes, atmosphères sub-aquatiques, mer à perte de vue : la matière est brute, minimale et abstraite… S’y ajoutent quelques scènes où deux acteurs, -les doublures à l’écran de Tristan et Isolde sur scène- viennent appuyer et parfois contredire ce que le livret cherche à exprimer. A l’exception de larges et majestueux paysages dynamiques qui offrent profondeur et poésie visuelle à la musique, la vidéo porte les stigmates de ses treize ans et ne nourrit que trop sporadiquement le sens de l’œuvre. La recherche de l’épure et le minimalisme ne sont malheureusement pas toujours gages d’esthétique…

Impossible pour le spectateur de s’en affranchir, l’écran géant omniprésent s’impose et écrase la scène. Les chanteurs sont d’ailleurs tenus de composer avec, sur une scène noire (tout comme les costumes de Martin Pakledinaz), vaste et nue, où un unique pavé -une estrade qui fait office de lit de mort, de prie-Dieu, de box des accusés- sert de décor. Paradoxe d’un trop grand espace, les chanteurs semblent s’y enfermer, abandonnés alors à leurs propres talents d’acteur. Il faut compter sur les éclairages inspirés de James F. Ingalls pour structurer cette scène dépouillée. La surprise laisse vite place à la lassitude et aux regrets, ce dont le public témoigne lorsque Peter Sellars vient lui aussi saluer.

Le choix du metteur en scène américain de prolonger la scène jusqu’aux galeries et aux allées du parterre est toutefois une réussite. Pour sublimer la montée en puissance à la fin du premier acte, dans une salle toute éclairée, les chœurs, le Roi Marke et Melot investissent le parterre. L’effet est saisissant, la musique à 360 degrés fait frissonner, puis le rideau tombe.

Se raccrocher à la musique

Intensité, émotion, justesse, tant dans la fosse que sur scène, c’est un moment magistral de musique qui est donné. Philippe Jordan, grâce à une direction appliquée mais vigoureuse, puise dans l’orchestre national de l’Opéra de Paris ses plus riches ressorts, dévoile ses plus belles couleurs. Jordan s’exécute pour donner à l’orchestre wagnérien son rôle premier : exposer les motifs, prévenir, défricher, ouvrir la voie aux chanteurs. Un dialogue complice s’instaure alors bien sûr entre la fosse et la scène, l’orchestre éclaire le chemin musical, jalonné des leitmotivs tout au long de l’œuvre. Aux chanteurs ensuite de moduler, d’incarner, de donner pleinement vie aux motifs déjà esquissés.

Andreas Schager et Martina Serafin forment un duo complémentaire, remarquable, à l’image d’un Acte II éblouissant et bouleversant d’émotion. Généreux de bout en bout, habitué aux rôles wagnériens, le ténor allemand incarne la partition dans un Tristan vaillant, au timbre clair et puissant. Son aisance est admirable, notamment dans les aigus, amples, et des crescendos pleins de subtilités.

Marta Serafin campe une Isolde radieuse, à la voix mûre et franche. Ses mediums ronds et chauds convainquent, et donnent aux passages narratifs une épaisseur intéressante. Quelques signes de fatigue -qui ne ternissent pas une prestation complète- dans le troisième acte nous rappellent l’exigence du rôle, les aigus sont moins bien tenus, la justesse en pâtit.

La passion de Tristan et Isolde est soutenue par leurs deux complices, Ekaterina Gubanova pour Brangäne, et Matthias Goerne en Kurwenal. La première confirme son talent, dans un rôle qu’elle domine à la perfection. La ligne de chant est droite mais la chanteuse use à merveille d’un vibrato étendu. Elle fait de Brangäne un pivot d’émotion, ainsi qu’en témoigne son alerte dans la nuit à l’acte II. Matthias Goerne joue d’autorité et de justesse pour incarner un Kurwenal touchant. La prestation (autant physique que vocale) est convaincante, bien que semblent quelques fois lui manquer projection et profondeur.

Le reste de la distribution complète un tableau réjouissant. Soulignons la belle performance de René Pape en roi Marke. Sensible, émouvante, la basse allemande restitue parfaitement l’ambivalence des sentiments entre le roi et son chevalier, notamment dans un « Tatest du’s wirklich ? » envoûtant.

Une adhésion totale à la musique, une mise en scène qui laisse dubitatif, le "Gesamtkunstwerk" cher à Wagner ne sort-il pas ce soir amputé de l’un de ses piliers ?

Tristan und Isolde, de Richard Wagner, chœur et orchestre de l’Opéra National de Paris, direction Philippe Jordan, mise en scène Peter Sellars, vidéo Bill Viola, lumières James F. Ingalls, avec Martina Serafin (Isolde), Andreas Schager (Tristan), René Pape (König Marke), Matthias Goerne (Kurwenal), Ekaterina Gubanova (Brangäne), Neal Cooper (Melot), Nicky Spence (ein Hirt/ein junger Seemann), Tomasz Kumięga (ein Steuermann). Opéra Bastille, les 11, 16, 19, 22, 27, 30 septembre, 3, 6, 9 octobre 2018, à 18h.

Tél. : 08 92 89 90 90. +33 1 72 29 35 35 – www.operadeparis.fr

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