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Critiques / Opéra & Classique

Tombeau de Lili Boulanger

par Christian Wasselin

Morte à vingt-cinq ans en 1918, la prometteuse Lili Boulanger nous a laissé des compositions riches d’angoisse, d’impatience et de désir d’aimer.

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Lili Boulanger est une apparition dans l’histoire de la musique. Sœur cadette de Nadia Boulanger (1887-1979), qui fut célèbre pour avoir été la figure tutélaire du Conservatoire américain de Fontainebleau, Lili fut la première femme couronnée par le Prix de Rome, à l’âge de vingt ans. C’était en 1913. La guerre, malheureusement, et la santé précaire de la jeune femme, eurent raison de son séjour en Italie, qui ne dura qu’une saison. Et c’est en 1918, quelques mois avant l’armistice et quelques jours avant la mort de Debussy, qu’elle mourut en laissant derrière elle un œuvre de dimension modeste mais qui, si le destin ne l’avait pas terrassé, aurait sans doute fait d’elle un compositeur majeur des années 20 et 30.

Tel quel, l’œuvre de Lili Boulanger, si l’on excepte l’opéra inachevé La Princesse Maleine (d’après Maeterlinck) et deux poèmes symphoniques, est voué essentiellement aux genres de la cantate et de la mélodie. C’est cet univers resté en grande partie une promesse, qu’on a pu découvrir à l’Amphithéâtre Bastille. Un univers à la fois mystique, douloureux, porté par une impatience à dire et à aimer. 1913, année du Prix de Rome de Lili Boulanger, est aussi l’année du Sacre du printemps, de Jeux, des Altenberg-Lieder de Berg. Certains trouveront le système harmonique de Lili un peu sage, en tout cas peu porté à l’atonalité. Mais il faut cesser de porter un jugement sur un compositeur en fonction de ses contemporains. Les recherches rythmiques d’un Stravinsky ne l’intéressaient guère, les innovations des Viennois non plus, mais encore une fois, qu’eût-elle fait si elle avait vécu ? Lili prétendait faire ce qu’elle entendait faire : « elle a construit sa chapelle personnelle », écrivit un jour le poète Robert Lowell à Nadia.

Comment écrire pour la voix ?

A l’écoute, la mélodie avec chœur Pour les funérailles d’un soldat sonne comme un drame en miniature, avec une partie de piano évocatrice, autonome, un peu à la manière d’un poème lisztien, et ici fort bien rendu par Anne Le Bozec. L’écriture vocale est moins aventureuse, et on peut une nouvelle fois exprimer cette interrogation qui depuis plus d’un siècle concerne toute la musique vocale : à partir du moment où la déclamation prend le pas sur le souci mélodique, comment varier, comment renouveler l’écriture pour la voix, comment éviter l’écueil du récitatif continu ?

De Wagner et Pelléas jusqu’à Written on Skin de George Benjamin, c’est le nœud de la question. Une question à laquelle peu de compositeurs du XXe siècle (Britten, plus près de nous Sciarrino) ont réellement répondu. Or on sait que l’appréhension du temps musical est inséparable de l’appréhension de la forme ; la manière dont une partition fait se dérouler le temps, qui est tout bonnement l’un des enjeux de la musique, détermine l’impression que l’auditeur aura de la vie organique de ladite partition.

Véhémence et âpreté

Le recueil Clairières dans le ciel, sur des poèmes de Francis Jammes, conçu comme un cycle schumannien avec retour de la première mélodie dans la toute dernière, se compose de treize pièces qui ne sont pas organisées de manière strophique mais trouvent en elles-mêmes leur propre développement. Cyrille Dubois met quelques minutes à trouver les couleurs qui séduisent, mais à partir du passionné « Au pied de mon lit », le drame est là. Il se fera debussyste avec « Nous nous aimerons tant », tendra de nouveau vers l’urgence et la rage avec « Deux ancolies » et « Par ce que j’ai souffert », jusqu’à l’ultime « Demain fera un an », où le jeune ténor joue avec finesse de tous les éclairages, de toutes les atmosphères, sans être victime de la tessiture, particulièrement tendue.

Auteur de plusieurs psaumes, Lili Boulanger a laissé notamment un De profundis sur un texte français, qui concluait le concert et que Les Cris de Paris ont interprété avec une belle véhémence, même si on peut regretter de n’avoir pas entendu la version avec orchestre. Page développée, âpre, parfois révoltée, où l’on peut trouver quelques pré-échos de la musique sacrée de Poulenc. Citer Debussy et Poulenc n’est pas réduire Lili au rang d’intermédiaire, ce qui serait odieux, c’est au contraire regretter que cette musicienne n’ait pas pu chanter au-delà de sa vingt-cinquième année et n’ait pas eu l’heur d’accomplir ses magnifiques intuitions.

photo : Lili Boulanger (dr)

Lili Boulanger : Après la tempête, Pour les funérailles d’un soldat, Clairières dans le ciel, Dans l’immense tristesse, De profundis. Yael Raanan-Vandor, contralto ; Cyrille Dubois, ténor ; Florian Sempey, baryton ; Les Cris de Paris, dir. Geoffroy Jourdain ; Anne Le Bozec, piano. Amphithéâtre Bastille, 20 novembre 2013.

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