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Théâtre au sang d’Eliane Arav

par Gilles Costaz

Un très bon polar dans le milieu de l’art dramatique

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Beaucoup de romans et de films policiers se passent-ils dans les théâtres ? Un certain nombre sans doute. Les vieilles salles poussiéreuses avec leurs coulisses labyrinthiques se prêtent à tout un jeu sournois dans les loges et les bureaux. C’est surtout le music-hall qui inspire les scénaristes et les romanciers (qu’on pense par exemple à Touchez pas au grisbi de Jacques Becker, où Jeanne Moreau est une danseuse peu vêtue). Avec son nouveau polar, Eliane Arav prend vraiment le théâtre comme lieu de mystère et de règlements de compte. Au théâtre Charles Victor – imaginaire, bien sûr, mais il peut faire penser au Tristan Bernard, à Hébertot, à l’Oeuvre - , bonne vieille salle bourgeoise, rien n’est très neuf, sauf le programme : on y joue Oh les beaux jours de Beckett. Mais, au moment où la pièce va commencer, l’actrice principale est introuvable. Une petite arriviste se jette sur scène pour la remplacer. Malchance : lancé depuis les cintres, le cadavre de la vedette lui tombe sur la tête dès la première seconde. Le commandant Dicaille commence une enquête particulièrement difficile parmi les cabots et leur entourage. Il lui faut avoir les pieds sur terre tout en croyant aux tables tournantes (ce flic n’est pas totalement rationnel) et en apprenant qu’un fantôme hante les murs du théâtre, celui du créateur, Charles Victor, mort il y a un bon siècle…
A sujet tortueux construction biseautée. Eliane Arav balade ses personnages et ses lecteurs dans un dédale qui part de cette salle du XVIIe ou XVIIIe arrondissement et sinue jusqu’à la banlieue et la Normandie. La faune qu’on y rencontre comprend, bien entendu, des acteurs, des techniciens, des administratifs, mais aussi de gens liés à eux et qui se protègent mal d’un égocentrisme tyrannique dominant. On y fréquente même des critiques, qui n’ont pas le moral et la morale très solides. Tout le monde a le don de la parole et du mensonge. Qui était donc cette comédienne tombée des cintres qui fut une réelle vedette sans avoir jamais eu de numéro de Sécurité sociale ?
Eliane Arav a la gouaille des meilleures Série Noire (c’est de là qu’elle vient). Elle tient sa ligne mais rigole avec les mots. Sa langue verte se moque de ses héros, plus pitoyables que triomphants. L’auteur connaît tout du théâtre et des théâtreux, la grandeur des uns et la petitesse des autres. C’est la petitesse qui l’emporte, surtout quand il s‘agit des acteurs, si tournés sur eux-mêmes. Avec son regard amusé et une patience de chat réfléchissant à sa stratégie (il y a beaucoup de matous dans le livre), l’auteur parvient à renouveler sans cesse son histoire, à donner un coup de nerf à l’action dès qu’elle semble sur le point de se calmer. Ce roman sur le théâtre regorge de coups de théâtre.
Comme la salle Charles Victor est un théâtre à l’ancienne, le roman policier d’Eliane Arv est un polar à l’ancienne. On pense à Gaston Leroux, à ses climats inquiétants, à ses intrigues posées sur plusieurs échelles du temps et à ses problèmes insolubles qui finissent par se résoudre. Un régal, ce livre à la pâte feuilletée et croustillante : on y entre pleinement dans la vie théâtrale par l’entrée des artistes, cette boîte de Pandore où le beau et le laid, le bien et le mal, l’art et la vie se livrent un combat diabolique.

Théâtre au sang d’Eliane Arav, éd. Le Chant des voyelles, 344 pages, 19 euros.

Photo Jean-Marie Demarle.

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