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Critiques / Théâtre

The Servant de Robin Maugham

par Gilles Costaz

Perverse Albion !

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The Servant de Robin Maugham
Perverse Albion !

On ne savait guère, ou on l’avait injustement oublié, que le film de Joseph Losey, The Servant, était tiré d’une pièce de Robin Maugham (neveu de Somerset Maugham). Le fait que l’adaptation de la pièce pour le cinéma avait été faite par Harold Pinter a sans doute contribué à pousser plus encore dans l’obscurité la capitale paternité de ce pauvre Maugham junior ! Bravo donc au Poche de sortir de l’ombre cette pièce méconnue et qui n’est en rien un matériau inférieur au film qu’elle a inspiré. C’est une vraie comédie aux ingrédients anglais les plus purs – c’est-à-dire les plus troubles. Ah ! Perfide Albion ! Mais avons-nous des leçons de morale à faire à nos amis anglais ? Bien sûr que non. Mais nous ne savons pas servir aussi bien la perversité au théâtre.
Un jeune aristocrate de Londres, Tony, qui n’a pas beaucoup d’activités et dispose de moyens confortables, engage un majordome prénommé Barrett. Notre noble nonchalant a une amie qui vient régulièrement ; il reçoit souvent aussi un camarade, beaucoup plus bouillonnant du point de vue des affaires et de la vie sociale. Tony est par nature casanier et paresseux. Qu’il ne se presse pas pour recevoir sa girl friend et son meilleur ami ne semble pas très étonnant à ses familiers. Mais il les fuit de plus en plus. Le retrait de plus en plus inexplicable de Tony se comprend aisément : c’est Barrett, « the servant », qui change sa vie. Omniprésent et adulé de son maître, Barrett s’est mis à tout gérer. Il modifie les rythmes, le décor, les codes de vie. Attirance homosexuelle entre les deux hommes ? Sans doute, mais larvée. Car le domestique va introduire une autre femme dans la maison. Les amis supplient Tony d’ouvrir les yeux. En vain. Tony se sent bien dans cette emprise jamais avouée, jamais formulée. L’alcool coule à flots, accélérant sa chute progressive, mi-passive mi-volontaire, dans une délicieuse immoralité.
La traduction de Laurent Sillan (un bel auteur disparu prématurément) est d’une parfaite précision dans l’ambiguïté. Thierry Harcourt, dont on sait qu’il fait des spectacles aussi bien à Londres qu’à Paris, équilibre à merveille ce qui est évident et ce qui est secret. Le décor change devant nos yeux (le domestique l’épure, le recadre), les personnages parlent d’une façon et agissent d’une autre, la sexualité tournoie sans qu’on passe (tout à fait) à l’acte. Harcourt détaille admirablement ce qui se voit au présent, ce qui ne se voit pas et ce qui se comprend au passé. Ce qui est mental compte tout autant que ce qui est action. Les acteurs sont tous excellents dans cette double postulation : Xavier Lafitte a beaucoup d’allure et de variétés de jeu en aristo dépassé et consentant. Maxime d’Abboville est un serveur impressionnant par sa présence implacable, d’une férocité toute feutrée. Roxane Bret a un bel éclat dans l’art de masquer et de démasquer l’impudeur. Adrien Melin incarne avec finesse l’ami, en composant un personnage dépassé mais affichant plus de solidité dans la tempête. Alexie Ribes saisit bien cette mondanité anglaise traversée et fêlée par des événements imprévus.
C’est si bien fait que l’évolution de la situation, qu’on pourrait deviner, qui est un peu courue d’avance en nos temps délirants de dévoiements généralisés, reste sans cesse nimbée d’incertitude. L‘on redécouvre Robin Maugham dans le bonheur, en renouant avec le catastrophisme pervers des années 60 qui n’a guère vieilli et qui est celui de Pinter, Polanski, Kubrik et de tant d’autres artistes essentiels.

The Servant de Robin Maugham, traduction de Laurent Sillan, mise en scène de Thierry Harcourt, décor de Sophie Jacob, costumes de Jean-Daniel Vuillermoz, lumières de Jacques Rouveyrollis assisté de Jessica Duclos, assistanat de Stéphanie Froeliger, avec Maxime d’Abboville, Roxane Bret, Xavier Lafitte, Adrien Melin, Alexie Ribes.

Poche-Montparnasse, 19h, tél. : 01 45 44 50 21. (Durée : 1 h 30). Avec le concours de la Fondation Jacques Toja.

Photo Brigitte Enguérand.

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