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Critiques / Opéra & Classique

The Rake’s Progress d’Igor Stravinsky

par Caroline Alexander

En blanc, en gris, en noir que tourne la roue de la fortune

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On l’aura vu de toutes les couleurs, à tous les âges et sous bien des latitudes The Rake’s Progress l’étrange mélo qu’Igor Stravinsky composa à l’automne de sa vie d’après une série de gravures du peintre William Hogarth (1697-1764). Le metteur en scène André Engel en transposait la diabolique intrigue dans l’Amérique où le compositeur passa de longues années et où il finit ses jours (webthea 9 novembre 2007). Au Palais Garnier, Olivier Py propulsa le débauché sous les néons des music halls (webthea 5 mars 2008). Le Canadien Robert Lepage en fit du cinéma où l’envoyé du diable perché sur une grue mobile filme sa victime (webthea du 29 octobre 2009). Antoine Gindt, fuyant les effets de superproductions en réalisa une version stylisée à minima (webthea du 27 novembre 2009). Depuis l’historique production anglaise dans les décors du peintre David Hockney, les interprétations de ce singulier « opera-musical » n’en finissent pas de varier.

Quelle trouvaille allait donc être celle de l’inventif Carlos Wagner, ce Vénézuelien de France qui à Nancy, Nantes, Montpellier ou Barcelone nous a accoutumés à quelques décoiffantes surprises ? En blanc, en gris, en noir, en jeux de spots et en rotation il fait tourner le destin du flegmatique Tom Rakewell sur une roue manipulée par un envoyé du diable.

La grisaille de la première scène sensée se passer dans la campagne où Anne Trulove, l’aimante fiancée du futur débauché, vit avec son brave bonhomme de père est peu en accord avec le sujet et sa musique même si Nick Shadow surgit tel un prestidigitateur du cercle géant de la dite roue de loterie. Magicien, prestidigitateur, tricheur, il le restera d’un bout à l’autre de l’histoire, renouvelant tours de passe-passe et stratagèmes d’illusionniste, notamment lorsqu’il fait croire à sa consentante victime qu’elle vient d’inventer la machine qui transforme les pierres en pain.

Sens et cohérence

Peu à peu le parti pris de Carlos Wagner prend son sens et sa cohérence, du bordel de Mother Goose (Lenka Smidova) - en robe rouge et noire, unique tache de couleur de l’ensemble – aux caprices de Baba la Turque, attraction foraine qui attire le public par ses extravagances. Epouse obligée de Tom, souvent représentée comme une femme à barbe, elle chavire ici sur une balançoire sertie de ballons, chauve, obèse, les bourrelets et les seins dégringolant en strass et paillettes (Janja Vuletic).

Sur un plateau circulaire en pentes rapides, la roue tourne d’un lieu à l’autre jusqu’au dénouement, où Tom, vainqueur aux cartes de son diabolique mentor, a dû accepter, en guise d’échange ultime, d’être privé de sa raison. Anne le retrouve délirant ses rêves d’Adonis dans un asile dont les pensionnaires rejoignent les souvenirs des jeux heureux autrefois joués ensemble.

Diabolique humour

Stravinsky, Hogarth et le poète Wystan Hugh Auden, auteur du livret, retrouvent leurs marques d’autant mieux que quelques perles rares ont été péchées pour la distribution. Annoncée souffrante le soir de la première la soprano suédoise Ingela Bohlin réussit à faire entendre un timbre d’une rare pureté et fut une vraie Anne Trulove, si vaillante sous une apparence fragile. La nonchalance de Sébastien Droy ténor français trentenaire s’accorde à la lâcheté de Tom le paresseux. L’heureuse découverte du spectacle s’appelle Andrew Foster-Williams. Il est anglais, il est baryton tendance basse, il a tout juste 36 ans, et incarne un Nick Shadow renversant de diabolique humour. Voix de braise, diction claire et plaisir manifeste à jouer les méchants, il représente à merveille cet envoyé de l’enfer qui se délecte à dévider les fils du drame.

L’étrange cocktail de la musique de Stravinsky déconcerte et fascine. Sa fidélité au classicisme tonal s’y offre des échappées vers le jazz tout en jetant quelques regards vers un passé dont il se veut l’héritier : ce clavecin qui souligne notamment la partie de cartes résonne comme un coup de chapeau à Monteverdi. Finement dirigé par Tito Munoz, l’orchestre symphonique et lyrique de Nancy se prête en souplesse à toutes ces fantaisies et prouve une fois de plus qu’il est apte à aborder des répertoires divers.

The Rake’s Progress de Igor Stravinsky, livret de Wystan Hugh Auden et Chester Kallman d’après une série de tableaux de William Hogarth. Orchestre symphonique et lyrique de Nancy, chœur de l’opéra national de Lorraine, direction Tito Munoz, mise en scène Carlos Wagner, décors et costumes Conor Murphy, lumières Christophe Pitoiset. Avec Ingela Bohlin, Sébastien Droy, Andrew Foster-Williams, Manfred Hemm, Lenka Smidova, Janja Vuletic, Alexandre Swan, David Richards, Christophe Sagnier.
En coproduction avec Angers Nantes Opéra et l’Opéra de Rennes
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A écouter sur France Musiques le 15 octobre à partir de 19h

Nancy – Opéra National de Lorraine, les 20 & 30 septembre, 4 & 6 octobre à 20h, le 2 octobre à 15h.

+33 (0)3 83 85 30 60 – www.opera.national-lorraine.fr

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