Sozaboy

Mésaventures nigériennes

Sozaboy

Ken Saro-Wiwa avait tous les talents : journaliste, universitaire et écrivain populaire, homme d’affaires et citoyen engagé, défenseur des droits de l’homme mais aussi écologiste convaincu, il fut même ministre. Ken Saro-Wiwa a pourtant été pendu, le 10 novembre 1995, à l’âge de 54 ans, pour avoir défendu avec trop de vigueur la cause de sa communauté ogoni, une minorité qui a le malheur de vivre dans une région dont les terres contiennent d’importantes réserves pétrolières. Au Nigeria, le pays le plus peuplé du continent africain, la liberté d’expression était alors une réalité bien approximative. Ken Saro-Wiwa a écrit Sozaboy dans une langue qu’il qualifiait lui-même "d’anglais pourri", s’inspirant de la langue de Shakespeare passée au tamis d’un parlé populaire typiquement africain et recourant également a des expressions du pidgin nigérien. Ce qui donne un langage à la fois simpliste, imagé et rythmé. Un tel langage est-il seulement traduisible, sauf à s’en tenir à ce que l’on peut qualifier un peu trivialement de "petit nègre" ? C’est la première question que l’on se pose en écoutant l’adaptation, très probablement fidèle, de Samuel Millogo et Amadou Bissiri, mise en scène par Stéphanie Loïk. Mais ce n’est pas le seul doute qu’inspire ce spectacle que l’on avait pourtant toutes les raisons d’aborder avec curiosité et confiance.

Deux interprètes d’exception

Sozaboy est le récit, grave et naïf, des mésaventures de Méné, un jeune apprenti camionneur qui, pour les beaux yeux de sa jeune épouse, s’engage dans l’armée. Le plaisir d’apprécier la bonne nourriture et le prestige de l’uniforme ne dure évidemment que fort peu de temps. Et lorsqu’il choisit de fuir les massacres, c’est pour découvrir que sa femme et sa mère ont été tuées par les combats qui n’ont pas épargné son village, un village dont il est même chassé.
Stéphanie Loïk en fait un récit à deux voix et a choisi pour cela deux interprètes d’exception : Hassane Kassi Kouyaté, conteur, musicien et danseur, héritier d’une famille de griots du Burkina Faso, et D’de Kabal, notamment fondateur d’un groupe de slam qui porte son nom. (Le slam est une forme d’expression engagée, à la fois poétique et musicale). En l’occurrence, tous deux se comportent en acteurs charismatiques, s’exprimant avec clarté et intensité, profondément impliqués par le propos du spectacle. Pour eux, Stéphanie Loïk a conçu une mise en scène précise, rythmée, dont l’esthétisme, pour sobre qu’il soit, se révèle cependant vite envahissant.

A trop vouloir imposer sa marque

Et c’est sans doute là que le bât blesse, tant il est flagrant que ce que devait inspirer le texte de Ken Saro-Wiwa, c’est avant tout de la simplicité et de la sobriété. La meilleure manière de le respecter n’aurait-elle pas été de nous épargner quelques longueurs et surtout de s’en tenir à ce qui fait le charme et la force élémentaire du conteur, ce qui était manifestement à la mesure de Hassane Kassi Kouyaté et de D’de Kabal ? Si la question se pose au spectateur, c’est assurément que la réponse est évidente. Cette fois encore, à trop vouloir imposer sa marque, le metteur en scène passe donc à côté de l’essentiel et fait peser une chape de maniérisme artificiel et superflu sur ce qui aurait dû être vrai et émouvant. Rendre ennuyeuse, presque exaspérante, l’œuvre de Ken Saro-Wiwa est une bien fâcheuse performance.

Sozaboy (Pétit Minitaire), de Ken Saro-Wiwa, traduit par Samuel Millogo et Amadou Bissir, adaptation scénique et mise en scène de Stéphanie Loïk, avec Hassane Kassi Kouyaté et de D’de Kabal, lumières et régie générale : Gilles Bouscarle, conception musicale : Jacques Labarrière, assistant mise en scène : Igor Oberg. TILF (Théâtre International de Langue Française), jusqu’au 23 avril. Tél : 01 40 03 93 95.

Photo : Eric Legrand

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Stéphane Bugat

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