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Critiques / Opéra & Classique

Simon Boccanegra de Giuseppe Verdi

par Quentin Laurens

Des voix superbes sauvent une mise en scène médiocre

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Simon Boccanegra revient à l’Opéra Bastille dans une mise en scène de Calixto Bieito, brute et minimaliste, psychologique même, où l’essentiel n’est que suggéré. Mise en scène chahutée d’une part, plateau vocal acclamé de l’autre, ce Simon, sans susciter l’enthousiasme, a au moins le mérite de faire parler… et réfléchir.

Oublions le XIVe siècle, les Doges, les intérieurs dorés des palais génois. En souvenir du passé marin du nouveau Doge, la proue d’un navire sert de décor unique (Susanne Gschwender) à cette nouvelle production de l’opéra de Verdi. Dans une ambiance sombre et sèche, derrière l’étrave, c’est le squelette du bateau, sur trois niveaux, qui s’échelonne : une charpente massive et grise, dont les traits bruts sont soulignés par les lumières de Michael Bauer, vives et froides. Sur toute la largeur et profondeur de la scène, ce navire décharné pivote sur lui-même en continu, les chanteurs y évoluent, s’y perdent, s’y interpellent. Lente, contrainte et difficile, faut-il comprendre que la manœuvre du navire est une métaphore de l’exercice du pouvoir auquel Simon est appelé ?

Hormis la carcasse du navire, en fond de scène sur un grand écran, sont projetées des vidéos de Sarah Derendinger, dont l’apport, pour le sens comme pour l’esthétique, n’est pas d’une limpide évidence. Ainsi pour cerner les tourments de le leur âme, leurs tiraillements intérieurs, la vidéo - tantôt enregistrée tantôt captée en direct - projette en gros plan les portraits des personnages, comme celui de Simon dont le regard vire à la confidence. Tout au long de l’œuvre, allégorie filée, la mère défunte de Maria erre sur la scène, et fait planer une oppressante sensation de mort ; celle qui guette Simon, promis à un sort fatal.

On apprécie les jolis effets qu’offrent ces grands volumes : ils ramènent l’Homme à sa modeste condition, créent des mouvements de foules réussis avec les chœurs, apportent un brin de sacralité à la complexe intrigue. Bien qu’ils s’y emploient coûte que coûte, les chanteurs semblent toutefois à court d’inspiration dans leur jeu d’acteur, souvent statique, parfois surjoué, comme s’ils étaient abandonnés dans l’immensité de ces espaces .

Trop vaste scène, limites d’un décor unique, maigres consignes du metteur en scène ? Calixto Bieito et son équipe essuient une vague de huées pour cette première, qui contraste avec l’adhésion unanime du public pour une distribution de qualité. Déjà en 2006, le Simon Boccanegra dépoussiéré de Johan Simons avait peiné à convaincre (voir WT924 le compte-rendu de Caroline Alexander).

Les chœurs dirigés par José Luis Basso livrent une prestation pleine d’énergie et de justesse. Superbes, scéniquement et musicalement, ils sont le peuple qui joue un rôle central dans l’œuvre.
Francesco Demuro incarne un Gabriele Adorno réaliste, impatient, animé par la fougue de l’amour. Energique mais un peu léger, son timbre manque de consistance, ses aigus sont parfois forcés, notamment dans les forte.
Ludovic Tézier fait de Simon un être plein de sincérité et d’émotion. Aussi brillant dans l’incarnation du pouvoir que dans sa lente agonie, le baryton français convainc par sa technique et sa présence, dans ce rôle reconnu difficile. Légèrement en retrait au premier acte, le timbre s’affirme, chaud dans les graves et mediums. La ligne de chant est claire et puissante, son Doge exalte superbement la foule avec son « Plebe ! Patrizi ». Réaliste, il bouleverse dans le troisième acte où rongé par le poison, sa descente aux enfers constitue une montée en puissance d’émotion, parfaitement maîtrisée.

Mika Kares fait un Jacopo Fiesco solide et autoritaire grâce à son timbre profond et de belles couleurs dans les graves. Il s’impose dès le prologue avec un joli « Il lacerato spirito ». Nicola Alaimo en Paolo Albiani, propose un chant appliqué. Certes bon acteur, l’on regrette toutefois son forte permanent, que compense une belle projection. Mikhail Timoshenko et Cyrille Lovighi complètent brillamment la distribution, et suscitent l’envie de les entendre dans de plus grands rôles !

Parmi cette pluie de rôles masculins, Maria Agresta traduit fidèlement l’ambivalence du son personnage de Maria Boccanegra. Campée sur des graves et des mediums de belle qualité, la soprano semble moins assurée dans ses aigus parfois vibrants. Visiblement peu à l’aise dans cette mise en scène, elle exagère son jeu corporel, mais livre dans l’ensemble une prestation de bon niveau. Ses qualités individuelles sont exacerbées lorsqu’elles s’unissent dans de grands duos et trios. On retient notamment le trio Amalia/Adorno/Simon à la fin de l’acte II ainsi que l’époustouflant appel à la paix « Piango su voi ». Un sommet d’émotion.

A la direction, Fabio Luisi concilie énergie, précision et élégance. L’équilibre entre la fosse et la scène est juste, les pupitres joliment mis en valeur créent un son riche et raffiné.

Les sentiments sont donc mitigés pour ce retour de à l’Opéra de Paris dans cette quasi-version de concert. Le seul plaisir vient donc bien plus d’une distribution équilibrée avec un Ludovic Tézier inspiré que d’une mise en scène pauvrette qui s’essouffle trop vite.

Simon Boccanegra
de Giuseppe Verdi, livret de Francesco Maria Piave et Arrigo Boito, d’après Antonio Garcia Gutiérrez. Orchestre et chœurs de l’Opéra National de Paris, direction Fabio Luisi, chef de chœur Jose Luis Basso, mise en scène Calixto Bieito, décors Susanne Gschwender, costumes Ingo Krügler, lumières Michael Bauer, vidéo Sarah Derendinger. Avec : Ludovic Tézier/ Simon Boccanegra, Mika Kares/ Jacopo Fiesco, Maria Agresta/ Anita Hartig (1, 4/12), - Maria Boccanegra/Amelia Grimaldi
Francesco Demuro/ Gabriele Adorno, Nicola Alaimo/ Paolo Albiani,
Mikhail Timoshenko, Pietro Cyrille Lovighi, Virginia Leva-Poncet

Opéra Bastille, les 15, 21, 24, 28 novembre 2018 à 19h30, le 18 novembre à 14h30
les 1er, 4, 7, 10, 13 décembre à 19h30
08 92 89 90 90 - +33 1 72 29 35 35 – www.operadeparis.fr
Photos : Agathe Poupeney

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